Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Revue des Deux Mondes : crise de couple ?

Il n’y a pas d’impossibilité structurelle à une cohabitation apaisée et de bonne qualité démocratique entre les juges et les politiques. En effet, alors que l’univers judiciaire, au niveau de ses organes de pouvoir, a recouvré son indépendance, et qu’enfin un grand garde des Sceaux s’occupe de son présent et de ses intérêts, je suis persuadé qu’une affirmation plus fière, par les magistrats eux-mêmes, de leur rôle capital dans l’espace républicain, serait paradoxalement un remède. Démontrer, par une pratique libre et intelligente, sans la moindre mauvaise conscience, que ce couple connaîtra des hauts et des bas, à cause seulement de la plus ou moins grande moralité des politiques et de l’obligation pour les juges d’assumer leurs devoirs dans le respect strict de la procédure, de la mission de défense des avocats et de l’attente du citoyen qui ne souhaite pas une justice qui s’enlise mais qui conclut.

Le terrorisme de la détestation obligatoire…

Il faut se battre pour la liberté d’expression, ne rien céder aux censeurs, autant qu’on peut accorder la pugnacité du fond avec la courtoisie de la forme ; il ne faut jamais, dans le débat public et médiatique, se laisser imposer le silence ou se contraindre à ne pas tout dire. La contradiction n’est pas un obstacle à l’affirmation de sa propre pensée, mais au contraire un stimulant. Ce droit fondamental, nous le devons d’abord à ceux qui n’ont pas les mêmes convictions que nous, et c’est s’égarer que d’insulter le messager plutôt que de discuter le message. Mais il me semble qu’aujourd’hui, autre chose menace l’exercice de la liberté d’expression, l’empêche d’être pleine et entière. C’est ce que mon titre appelle le terrorisme de la détestation obligatoire.

Ce n’est pas de Franck Ribéry qu’on doit se moquer !

Cette focalisation sur la qualité du verbe ne constitue pas le radotage d’une société incapable de traiter les sujets essentiels. Elle traduit au contraire la conscience du lien nécessaire entre la profondeur de la pensée et l’exigence de la langue. La langue nourrit la pensée, laquelle s’appauvrit inévitablement si les mots lui manquent.. Un dernier paradoxe : le nombre de débats, de concours, de joutes, de colloques, tournant autour de l’éloquence et de la parole, est infini mais, au quotidien, cette multitude paraît n’avoir aucune prise sur l’ordinaire de l’expression publique et de la communication médiatique.

François Hollande, député socialiste ou ancien président ?

La France est confrontée à suffisamment de conflits internationaux, de négociations à mener, d’équilibres à assurer, de sauvegardes à effectuer, pour qu’on ne puisse pas aspirer à une accalmie dans des joutes internes pour consacrer le maximum d’énergie nationale à l’essentiel. Aussi bien protéger Boualem Sansal et le faire libérer qu’empêcher le dépeçage de l’Ukraine par un Poutine diaboliquement habile et un Trump narcissiquement manipulé. Alors je conviens que François Hollande laissant l’ancien président damer le pion au député socialiste n’est pas un épisode bouleversant mais un peu de rationalité, de mesure et de réserve à gauche est toujours bon à prendre.

Retour vers le quotidien…

Le retour à Paris, c’est le retour vers le quotidien. Le temps de l’utile, de l’obligatoire, des délais contraints, de la vie sociale, des rythmes professionnels, le temps de l’attente, aussi, des prochaines vacances. Je me suis rendu compte, surtout cette année, que les vacances, outre les joies familiales et amicales, procure ce don inestimable du temps perdu, qui coule apparemment pour rien. Où on croit avoir des projets mais dont on sent qu’on n’aura pas la volonté de les concrétiser. Le temps perdu est le temps des lectures, le temps des admirations, des échanges gratuits où on se parle de l’essentiel, c’est à dire du futile, de ce qui n’a pas de prix, de ce qui peut durer indéfiniment parce que les moments du loisir n’ont pas vraiment de début ni de fin et qu’ils coulent sans que le moindre couperet d’un quelconque devoir soit venu les rompre. Le temps des dilections, des découvertes, des approfondissements.

De Jean Pormanove à « Bloquons tout » : la globalité du malsain…

Le malsain, au sens où je l’entends, dans la définition large que je lui donne, est au fond l’exclusion de toute politesse singulière ou collective : il y a des actes qui ne doivent pas se faire, des propos qu’on ne doit pas proférer, des abstentions qu’on se doit d’avoir, des initiatives qu’il est urgent de mettre en oeuvre, des attitudes qui ne sont pas négociables, de la morale qui jamais ne doit être considérée comme secondaire, de l’honnêteté à ne pas sacrifier, de l’allure à toujours cultiver. Celle-ci est le contraire du malsain.

Les passions humaines contre les totalitarismes…

Au « nouveau » apporté par la Révolution qu’évoque Saint-Just, cette obsession de toute révolution qui prétend faire place nette, abolir toute trace du passé pour changer le présent et magnifier le futur, à une radicalité qui croit pouvoir procéder à une nouvelle création de l’humain façonnée par l’idéologie révolutionnaire, s’opposent la permanence des réflexes humains, la pesanteur des habitudes, les comportements qui au quotidien, depuis des siècles, battent en brèche le collectivisme, l’absence de propriété individuelle, le mépris du profit, la partage absolu et la caporalisation de la vie personnelle et familiale. L’aspiration grandiose de Saint-Just est condamnée à se briser, après tant de massacres si on considère l’Histoire, sur l’implacable écueil d’une humanité qui reste, pour le meilleur ou pour le pire, elle-même, avec ses attentes, ses espoirs, son ambition, ses faiblesses, son incurable désir de liberté.

Ukraine : les territoires symboliques de leur MOI…

Donald Trump a beau rêver du Nobel de la paix et répéter qu’il a facilité la signature de six accords de paix, on doit tout de même considérer que son talent diplomatique, pour l’Ukraine, connaît des ratés. Inconstant, imprévisible, incertain même pour ses alliés (s’il en a encore), changeant de ton comme de chemise, dur ce soir, doux demain, oscillant entre menaces, chantage ou hyperboles, fixant des délais dont lui-même ne respecte pas l’échéance, à peine au début et déjà pressé d’en finir, prenant chaque retard pour une offense personnelle et ne fondant jamais les négociations dont il prétend être le protagoniste sur la justice, l’équilibre des forces et la morale internationale mais sur sa seule vision de l’intérêt américain et de sa propre gloire, vraiment Narcisse et dépendant, pour le pire, de la stratégie d’un Poutine qui a tout compris de lui, il n’hésitera pas, si on le laisse faire, à lâcher le faible Zelensky pour une union plus facile à réaliser : celle d’un président américain exhibitionniste et manipulable et d’un Poutine froid, sec et sans scrupule.

Quelle parole publique n’est pas disqualifiée ?

Ce mouvement qui conduit à la disqualification de la parole publique, presque inéluctablement, est aggravé par ce que je nommerais la périphérie des silencieux ou des complices. On n’entend pas assez, contre les stigmatisations globales à cause de minorités dévastant bien au-delà d’elles-mêmes, les apologies qui conviendraient, le verbe de la nuance et l’honnêteté de la mesure. Parfois même on assiste à un accompagnement de ces extrémismes par des personnalités dont on devrait espérer la retenue et la contradiction.

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

Il y a des polémiques et des dénonciations qui font rire par leur caractère systématique, des obsessions qui amusent. Je ne cesse de me réjouir de la constance avec laquelle Vincent Bolloré tient lieu de sujet universel quand on n’a plus rien à dire. D’abord lui, évidemment, puis ceux qui travaillent avec lui ou dans un univers qu’il possède. VB est stigmatisé avec une pauvreté d’argumentation qui confine quasiment au néant. Il est milliardaire, il est conservateur et a le front de vouloir communiquer ses idées et les défendre. J’oubliais le grief fondamental : il est catholique et va régulièrement à la messe. Son entourage est décrit comme s’il s’agissait d’une coterie adepte de mauvais coups. Les chroniqueurs qui participent à des débats sur CNews, avec une totale liberté, sont considérés comme des assujettis à VB et ont beau protester du contraire, ils ne sont pas crus. Le pire advient quand ils ont le culot, en plus, d’estimer, voire d’admirer VB. Il ne fait pas bon en France louer si peu que ce soit les personnalités richissimes, même quand elles doivent tout à elles-mêmes, mais émettre un jugement favorable à VB relève du péché mortel.