François Baroin trop lucide ?

François Baroin (FB), chevalier de la Légion d’honneur, a été décoré au Sénat devant le « gotha de la chiraquie et de la sarkozie »… et il aurait multiplié les « signaux énigmatiques » (Le Point).

« Et si c’était lui ? », s’interroge l’hebdomadaire.

L’attente permanente de FB par la droite – qu’on songe notamment au « pressing », longtemps exercé par Éric Ciotti pour l’imposer comme candidat présidentiel – n’est pas ridicule. On a tout à fait le droit d’avoir des préférences partisanes et parfois de s’y tenir en dépit de beaucoup d’évidences contraires.

Ces « signaux énigmatiques », quels sont-ils, à supposer qu’il soit possible de percer leur secret, peut-être seulement prétendu ?

Même les amis les plus proches de FB, par exemple Jean-Michel Blanquer, n’ont jamais su nous donner d’informations décisives sur sa personnalité, sa psychologie et les motifs profonds de ses choix, de ses abstentions ou de ses hésitations. Parce que, probablement, ils se satisfont d’explications superficielles tenant à des considérations banales sur le bonheur, la qualité de vie, l’importance d’autres occupations. Sans doute ne sont-elles pas toutes fausses, mais pour le moins insuffisantes.

Nous avons appris qu’il avait donné son parrainage à Bruno Retailleau, ce qui laisse présumer une forte proximité avec le projet de celui-ci. D’ailleurs, dans ses rares déclarations publiques, FB n’a jamais été avare de propos critiques sur Emmanuel Macron et son bilan. On aurait pu penser qu’alors, par un mouvement naturel d’opposition, il se serait voulu sans tarder, se fondant sur la légitimité de son passé, l’incarnation d’une contradiction officielle et décisive. Pourtant, cela n’a pas été sa démarche.

Pour qui le connaît un peu comme moi, on doit tout de suite exclure ce narcissisme vulgaire qui le ferait jouir précisément d’être désespérément attendu alors que, dans son for intérieur, il saurait que c’est pour rien, puisque pas une seconde il n’aurait envisagé de répondre positivement. Ce serait une forme de sadisme politique, et elle est étrangère à FB, qui est un honnête homme singulier.

Ses dispositions – et ses fonctions de maire et de ministre l’ont démontré – ne l’ont jamais rendu hostile à la notion d’engagement, avec ce qu’elle implique d’adhésion et de solidarité, d’un combat mené pour tous au nom de valeurs incontestables telles que la liberté, la responsabilité et l’autonomie des êtres. Mais, à la réflexion, cette implication forte et active, où s’allient chez lui intelligence et tolérance, ne l’a jamais conduit à pousser les feux de l’engagement. Jamais il ne l’a érigé au-dessus de tout, avec l’énergie, voire l’acharnement, d’une personnalité publique obsédée par la volonté de contredire ou de vaincre l’autre à tout prix.

Comme s’il se soumettait à un impératif de modération et de nuance faisant de lui, dans le monde d’aujourd’hui, une rareté, d’autant plus qu’il n’excluait pas, sur le fond, des convictions très sincèrement ancrées. La douceur de sa voix était ainsi moins un élément physique qu’une part de sa philosophie.

On a l’impression qu’au moment où il s’exprime, une lucidité supérieure l’incite à s’observer, à s’écouter, pour ne pas risquer des débordements qui le dégraderaient. Non pas cynique, désinvolte ou revenu de tout, mais campé dans le refus d’ajouter de la violence à la violence intrinsèque des débats d’aujourd’hui, sa retenue donnant précisément du prix à la vigueur de ses dénonciations.

Cette lucidité que j’ai évoquée est sans doute le ressort essentiel, non pas de cette valse-hésitation – il n’a jamais joué de ce registre, sauf à présumer chez lui des luttes intimes et secrètes -, mais de ces atermoiements qu’on lui prête et qui résultent davantage de la vision de ses amis, impatients de le voir servir, que de ses propres hésitations.

Cette qualité est chez lui à ce point développée, sans se mêler, malgré les apparences, à la moindre surestimation de soi, qu’elle le conduit à ne rien se dissimuler de la situation tragique de la France sur tous les plans, ni de l’immensité de la tâche de restauration qui attendrait le pouvoir en 2027. Peut-être le conduit-elle aussi à douter de l’efficacité même de l’action politique pour surmonter cet Himalaya que les passivités multiples d’antan n’ont cessé d’élever. Avec, malgré la meilleure volonté du monde, une forme d’épuisement avant même le début de l’entreprise ?

Au sein du « gotha de la chiraquie et de la sarkozie » réuni au Sénat, FB pouvait certes éprouver la satisfaction d’être présent et honoré. Mais dominait probablement chez lui cette ironie propre aux êtres doubles, capables d’être pleinement là sans jamais se payer de mots ni se laisser prendre au jeu des fausses fraternités : quelle comédie !

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