Le grand vide d’aujourd’hui tient à ce que pratiquement nulle part, ni la société, ni la vie politique, ni l’univers médiatique, ni le vivier culturel ne nous offrent l’occasion d’admirer. C’est une terrible frustration, pour un citoyen, que de se heurter, en tout ou en partie, à l’imperfection du monde. D’être condamné à se passer de modèles.
Cette incapacité, cette impuissance à être ébloui ou exalté, de quelque côté que l’on se tourne, ne sont pas étrangères au durcissement des rapports, à l’âpreté croissante des échanges, à leur grossièreté, à la multiplication des insultes et du mépris. Comme chacun ne dispose plus du barrage de l’admiration pour l’apaiser et lui permettre de relativiser, il n’est presque plus personne qui ne s’imagine supérieur et le manifeste par toutes les formes que l’expression met à sa disposition.
Prenons l’exemple de la sphère politique. Autant je ne cesserai de me battre contre tous ceux qui tournent globalement en dérision la classe politique, autant je ne peux que m’accorder avec ce sentiment général qu’elle ne comporte plus, dans quelque camp que ce soit, de personnalités indépassables, enthousiasmantes, qui, par leur seul élan, avec une présence irradiante et exemplaire, nous incitent à les suivre. L’admiration va bien au-delà de la simple complicité idéologique. Un Jean-Luc Mélenchon peut faire vibrer, mais qui serait assez égaré pour le constituer en modèle humain ?

Il semble que, depuis 2007, un double mouvement contradictoire ait en effet changé la perception du citoyen. Face aux politiques de droite comme de gauche, trop d’insatisfactions et de déceptions. Pour quelques réussites ponctuelles, que de frustrations et d’aigreurs, que de désillusions ! C’est le premier. Le second, plus contrasté, est cette certitude, sans doute narcissique mais suscitée par la médiocrité, que nous aurions pu, à certains postes, faire aussi bien que les ministres choisis, non seulement sur le plan technique, qui s’apprend, mais surtout par des qualités de vérité, de courage et de liberté, sans lesquelles la politique n’est rien.
Car admirer vraiment, ce n’est pas rien. Ce n’est pas la simple appétence qui peut nous conduire un jour vers tel être, un autre jour à adhérer à une personnalité différente. Ce n’est pas davantage un mouvement d’humeur positive nous entraînant vers une forme d’approbation ou d’estime. C’est bien plus que cela : la certitude d’avoir rencontré, par l’esprit, le cœur, le verbe, l’intelligence et la rectitude, quelqu’un qui vous dépasse et qui apparaît comme une lumière dans l’obscurité parfois illisible d’une réalité qui, trop souvent, fait peur.
Bien au-delà de ce domaine, ce constat que, dans beaucoup d’activités, aussi diverses et spécialisées soient-elles, nous nous sentirions capables d’être plus performants et efficients que leurs titulaires mêmes, est assez dévastateur. Parce qu’il instille en permanence le doute, la suspicion, l’impression d’une illégitimité.
Quand on entend certains commentateurs politiques ou sportifs, quand on écoute quelques journalistes, lorsqu’on assiste à des débats ou qu’on lit telle ou telle critique littéraire ou artistique, combien de fois vous saisit cette amère lucidité face à des prestations qui seraient mieux exercées par d’autres !
Réclamer de l’admiration, aujourd’hui, c’est hurler dans le désert. Pourtant, comme il est doux de pouvoir s’abandonner ainsi à un total oubli de soi pour se projeter dans le destin incomparable, transcendant, d’un autre !
Je ne voudrais pas que notre époque ne nous laissât d’autre recours qu’Albert Camus pour nous livrer au salubre exercice d’admiration. Il faudrait pouvoir le pratiquer sans modération ; mais ce n’est plus à nous d’en décider !
@ Patrice Charoulet le 14 mai 2026, au sujet des souvenirs de Raymond Aron, petit patapon !
« En khâgne, son professeur de français ne continuait pas la lecture d’une dissertation d’élève après la deuxième faute d’orthographe. »
Imaginez que Pascale Bilger fasse de même, ça lui ferait des vacances, mais à nous aussi par la même occasion.
« Réclamer de l’admiration, aujourd’hui, c’est hurler dans le désert. »
Au fond, Monsieur Bilger, duvent le 12 mai 2026 et Exilé le 13 mai 2026 me semblent avoir bien cerné le problème, notre société actuelle étant incapable de nous fournir des hommes ou des femmes exemplaires qui puissent susciter notre admiration.
Comme vous l’exprimez dans le paragraphe qui précède la photo d’Albert Camus, la classe politique actuelle, en France bien entendu, mais aussi dans la plupart des pays d’Europe et du monde n’est pas à la hauteur des enjeux mondiaux.
En France, l’on voit bien que le sort de la France et de son peuple n’intéresse aucunement nos politiciens, pour la plupart de pacotille. Ce n’est que du toc, du clinquant, de l’apparence et aucune profondeur culturelle et politique. Parce que la Politique exigerait de fortes personnalités, d’abord exemplaires dans leur comportement, reléguant l’idéologie dans ses limites congrues.
Il faut constater que la médiatisation à outrance de notre société ne favorise que le paraître et la soumission à l’idéologie ambiante, ce que les débats de la commission sur l’audiovisuel public ont fait apparaître au grand jour. Toute tête qui penserait différemment doit être ou devra être réduite au silence.
Ces idées sont donc fondamentalement opposées aux principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pourtant fondement déclaré de notre Constitution. Je pense singulièrement aux articles 10 et 11 :
Article 10
Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.
Article 11
La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
Dans ce climat d’interdiction de penser par soi-même, celles et ceux qui dispensent la doxa rejettent, par un évident dévoiement de la loi, toute pensée différente : à présent la loi sert plus à censurer qu’à réprimer les actes contraires aux intérêts de la société. Le rejet, au fond anarchiste, du principe d’autorité ne peut qu’empêcher l’émergence naturelle d’un homme ou d’une femme capable de s’opposer à cette société individualiste et nombriliste et à penser pour la France et non pour ses propres intérêts.
La classe politique actuelle n’est qu’un ensemble de petites personnes ne pensant que règles strictement administratives et circonstancielles, mais incapables d’envisager un projet pour la Nation. Au contraire tout est fait pour faire disparaître la France, sur des idées de fédéralisation européenne, dans l’administration bruxelloise et non pour revenir à ce qui aurait dû être l’objectif de l’Union européenne : une Europe des Nations, seule capable de la penser en puissance égale aux plus grandes nations du monde : États-Unis, Chine, et bientôt l’Inde.
Dans ces pays, les citoyens sont fiers de leur appartenance nationale. En France on cultive la honte de soi et non la fierté d’être Français. Il suffit d’écouter les propos présidentiels émis depuis l’Afrique sur la double nationalité pour comprendre que les Français de souche ou ceux d’adoption qui sont fiers d’être devenus Français n’ont plus voix au chapitre. On peut mesurer cette inclination présidentielle dans le peu de soutien qu’il a apporté à monsieur Boualem Sansal face au régime algérien…
Dans les « Mémoires » de Raymond Aron, j’apprends ceci :
En khâgne, son professeur de français ne continuait pas la lecture d’une dissertation d’élève après la deuxième faute d’orthographe.
Pas fan des fan-zones. Admirer, oui, sans regard possiblement critique ou contradictoire, est-ce possible ? Peut-être.
Il y a des personnalités, peu, pour lesquelles je nourris une telle estime, alors qu’elles ont certainement des défauts, que je peux mettre ceux-ci de côté, ne pas m’y intéresser, me rapprochant alors un peu de ce que vous appelez admiration. Une forme de bien-être personnel quand vous pensez à elles et à ce qu’elles vous apportent, vous ont apporté, qui perdure au-delà de leur disparition, pour celles qui ne sont plus. Ce sont parfois de parfaits inconnus du grand public, des proches aussi, mais là encore ils se comptent sur les doigts de la main d’un manchot.
Il y a ceux qui, sans parler d’admiration, vont vous donner, au détour d’une rencontre de dix minutes, une leçon de vie bien supérieure à celles que s’imagine pouvoir donner, par exemple, un professeur de lettres imbu de lui-même, dont la morgue le dispute à une culture vide de sens et d’amour.
Il y a l’estime que l’on porte à des inconnus. Vous, cher hôte. Je ne vous connais pas. Au-delà de nos évidentes divergences sur bien des sujets, je ne saurais qu’avoir la plus parfaite estime pour votre évidente tolérance et gentillesse.
C’est compliqué d’admirer, il faut, vous le dites, s’abandonner et, en ce qui me concerne, à part sur la plage avec des coquillages et des crustacés…
@ Exilé 13/05/2026
Vous savez, Exilé, il n’est pas nécessaire parfois d’aller très loin pour trouver quelqu’un digne d’admiration. Il suffit simplement de porter attention autour de soi, dans son environnement quotidien, pour trouver des personnes normales, comme aurait dit un de nos ex-Président, et qui sont admirables, du seul fait qu’elles ont eu cette volonté de se comporter simplement en gens de bien.
« C’est bien plus que cela : la certitude d’avoir rencontré, par l’esprit, le cœur, le verbe, l’intelligence et la rectitude, quelqu’un qui vous dépasse et qui apparaît comme une lumière dans l’obscurité parfois illisible d’une réalité qui, trop souvent, fait peur. » (PB)
Eh bien, cher monsieur Bilger, à vous voir errer telle une âme en peine comme Diogène une lanterne à la main à la recherche d’un homme digne d’admiration, nous pouvons vous assurer que vous ne le trouverez certainement pas en vous basant uniquement sur des exemples tels que ceux, souvent discutables, qui nous sont imposés trop souvent par des gens qui ne sont pas exemplaires eux-mêmes, surtout quand ils se livrent à des panthéonisations parfois décalées à de basses fins idéologiques.
La seule solution à votre recherche de la perfection digne de votre admiration tient dans la longue liste des saints de l’Église catholique, des premiers qui ont accepté de subir le martyre, jusqu’à nos jours, tous parfois injustement ignorés par nous mais dont les vertus et les mérites ont été validés par des procès en canonisation méticuleux, indépendamment des modes du moment, et obligatoirement associés à un miracle dont ils ont été chacun l’intercesseur.
@ DUVENT Christiane 12/05/2026
Faudrait-il encore s’entendre sur la notion « d’êtres admirables » ? Qu’y a-t-il de plus relatif que la notion d’admirable ? Ce qui est admirable pour vous l’est-il donc naturellement pour votre voisin ? Et la chose n’est-elle pas encore plus complexe dès que l’on entre dans le domaine politique ?
Pour admirer, encore faudrait-il qu’il y ait des êtres admirables, où sont-ils à notre époque ?
Bonjour Monsieur Bilger,
J’ai beaucoup d’admiration pour cette actualité qui nous mène à notre déclaration de revenus cette année. Force est de constater que la sécurité a été renforcée au point de nous prendre la tête ! Véritable progrès…
Bravo !
Monsieur Bilger, pourquoi donc vous faut-il admirer ?
Je vais vous dire pourquoi !
Il n’y a, en soi-même, que le doute quand le sort vous accable d’une conscience, et de cet accablement naît une sorte de volonté débile de vouloir un monde meilleur pour soi et pour les autres.
Alors, on recherche, comme l’a fait Diogène, un homme… pas un fou débordant d’une fureur exterminatrice.
Malgré un nombre surabondant et délétère d’individus, il ne s’en trouve que peu qui, sur la durée, par l’honnêteté et le courage, soient suffisants…
Les hommes ne sont pas suffisants ; ils sont même très insuffisants !
Pourtant, lorsqu’on lit Albert Camus, qui illustre votre texte, l’espoir naît et s’effondre aussitôt.
Cela doit vous engager à ÊTRE admirable plutôt que de chercher à admirer ; faites donc cet exploit ! Pour vous soutenir — vous êtes juriste — il existe un truc qui s’appelle De Officiis…
Camus publie ceci dans le journal « Combat », le 8 août 1945 :
« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football.
Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.
Ces découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable. Déjà, on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et ce peut être après tout le prétexte d’une édition spéciale.
Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.
(…)
Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.
Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »
Ecce homo !
De l’admiration, Descartes affirmait qu’elle était, selon lui, « la première de toutes les passions ».
Une passion qui est exigeante, car elle suppose en premier lieu que l’on soit déjà capable d’accorder de l’attention à l’autre, c’est-à-dire à ce qui ne tourne pas systématiquement autour de soi. L’admiration, qui est l’opposé de l’indifférence, et qui n’est pas un enthousiasme béat, demande avant tout de prendre en compte ce qui ne relève pas uniquement de la sphère de nos propres et seuls intérêts. Difficile dans une société où trop souvent hélas l’égoïsme prend le pas sur le collectif.
C’est peut-être cette absence de faculté d’attention à l’autre, associée à un manque d’humilité, qui manque, entre autres, à notre société, et qui ne nous laisse plus le temps nécessaire pour nous abandonner à l’admiration et percevoir ainsi les surprises et mystères qu’elle recèle.
Allons donc, mais comment, notre hôte, il suffit pourtant de retourner la question pour en comprendre le sens, comme avec le bon samaritain dont le prêcheur conseillait de se demander de qui il est le prochain, et de vous demander de qui vous êtes le modèle…
Tout s’éclaire alors : aucun humain n’est à même d’imposer son modèle ; il est donc vain et dangereux d’y chercher une transcendance.
La question est d’importance car, comme on l’observe, les électeurs du pays de la liberté ont voté pour les retours de l’Inquisition et ceux d’ici risquent de faire de même.
Il n’y a qu’un modèle, et il s’est exprimé, indiquant le chemin à nos iniquités.
Il est temps de ne plus occulter le texte déjà présenté précédemment.
Les justes — ces écrivains qui ont vécu la conversion romanesque — ont compris que l’imitation d’un humain relève de l’idolâtrie au regard de la proposition du modèle qui, ayant pris forme humaine, nous offre sa divinité amoureuse, seule à même de supporter l’angoisse d’être libre.
« Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et, dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de s’en tenir à la libre décision du cœur ? Oh ! tu savais que ta fermeté serait relatée dans les Écritures, traverserait les âges, atteindrait les régions les plus lointaines, et tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu en même temps que le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de nouveaux, les siens propres ; il s’inclinera devant les prodiges d’un magicien, les sortilèges d’une sorcière, fût-il même un révolté, un hérétique, un impie avéré. Tu n’es pas descendu de la croix quand on se moquait de toi et qu’on te criait, par dérision : “Descends de la croix, et nous croirons en toi.” Tu ne l’as pas fait, car, de nouveau, tu n’as pas voulu asservir l’homme par un miracle ; tu désirais une foi qui fût libre et non point inspirée par le merveilleux. Il te fallait un libre amour, et non les serviles transports d’un esclave terrifié. Là encore, tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils aient été créés rebelles. Vois et juge, après quinze siècles révolus : qui as-tu élevé jusqu’à toi ? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la même chose que toi ? La grande estime que tu avais pour lui a fait tort à la pitié. Tu as trop exigé de lui, toi pourtant qui l’aimais plus que toi-même ! »
Les Frères Karamazov – Le Grand Inquisiteur
https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fr%C3%A8res_Karamazov_(trad._Henri_Mongault)/V/05
Aussi, puisque nous sommes nous-mêmes des modèles si nous acceptons cette proposition d’émancipation, nous saurons indiquer qui imiter par notre exemple d’affranchis, avec tous les justes qui ont compris que, sans Dieu, les hommes deviennent des dieux les uns pour les autres.
Pauvres hères qui auront choisi d’attendre l’idole humaine pour demeurer dans les conforts de l’esclave terrifié, leurs vies remises aux mains d’inquisiteurs télé-réels désormais, poursuivant leur œuvre mortifère, dont l’autorité ne repose que sur les miracles trompeurs d’un mystère éventé.
La divinité s’est manifestée par le souffle de son Esprit, offrant à notre entendement la liberté de l’imiter.
Il est désormais de notre responsabilité de savoir nous aimer.
En matière politique, sociale, économique, il ne faut jamais perdre de vue l’importance des incitations. Les caractères comptent, bien entendu, mais les incitations influent sur les comportements, et donc sur les caractères.
Or, les incitations, dans un système politique, c’est quelque chose de très concret. Elles sont différentes selon la méthode appliquée pour choisir les hommes, la façon dont ces derniers sont récompensés ou punis, les principes qui président à l’allocation des ressources… Le choix des incitations commence très tôt, dès l’école.
À l’évidence, le système d’incitations actuel n’est pas favorable à la rigueur, à l’exigence, à l’honnêteté, à la responsabilité, à la créativité, au dépassement de soi et à la sélection des meilleurs.
Avec un État obèse au sein duquel et autour duquel tout le monde est encouragé à se servir sur la bête sans jamais devoir rendre compte de ses actes, dans un système d’incitations où la liberté a le mauvais rôle tandis que l’argent gratuit des autres est toujours là pour rattraper toutes les négligences, les incitations à agir sont orientées de la façon la plus nocive qui soit.
Ce sont les incitations qu’il faut changer afin d’espérer voir émerger des caractères plus admirables. Bien sûr, il faudrait des caractères admirables pour qu’ils aient à la fois la lucidité et le courage de changer les incitations…
En attendant, on peut toujours admirer les anciens afin d’y puiser l’inspiration, en prenant garde toutefois de les voir tels qu’ils étaient et non tels que les reconstitue une légende mal informée.
« Le grand vide d’aujourd’hui tient à ce que pratiquement nulle part, ni la société, ni la vie politique, ni l’univers médiatique, ni le vivier culturel ne nous offrent l’occasion d’admirer. C’est une terrible frustration, pour un citoyen, que de se heurter, en tout ou en partie, à l’imperfection du monde. D’être condamné à se passer de modèles. » (PB)
Si l’on s’arrête uniquement sur le plan politique, il semblerait qu’à LFI il y ait des partisans qui vouent une réelle admiration à Jean-Luc Mélenchon.
Il suffit de lire sur X (Twitter) les posts d’Aurélien Le Coq, d’Aurélien Taché, de Benoît Hamon — dont on n’entendait plus parler depuis dix ans —, et de quelques autres groupies du vieux gourou pour s’en convaincre.
Même certains journalistes, plus enclins à la polémique qu’au débat constructif, semblent éprouver de l’admiration pour Jean-Luc Mélenchon.
comme Franz-Olivier Giesbert et jusqu’à le très sérieux Benjamin Morel, c’est tout dire !
En ce qui me concerne je pense que J-L Mélenchon est surcoté.
Ce n’est pas Jean Jaurès, ce n’est même pas François Mitterrand, loin de là. Il a le bagout d’un animateur de kermesse rurale, rien de plus. Pas vraiment de quoi fantasmer.
Certains candidats potentiels de la campagne électorale à venir le valent largement. Je pense notamment à Gabriel Attal, Édouard Philippe et même François Hollande dont on peut très bien ne pas partager les idées mais qui est un très bon orateur et débatteur.
» Pourtant, comme il est doux de pouvoir s’abandonner ainsi à un total oubli de soi pour se projeter dans le destin incomparable, transcendant, d’un autre ! »(PB)
C’est peut-être doux, mais mortellement dangereux. Si quelqu’un arrive au pouvoir dans un concert d’admiration dû, par exemple, à la supposition qu’il est un homme providentiel, il aura davantage de possibilités d’abuser de son pouvoir qu’un autre. Il peut même abolir la démocratie, ce qui serait, je pense, très facile en France entre l’article 16, l’incompréhension de l’équilibre des pouvoirs, le nouvel article de loi pouvant servir à geler l’argent des opposants, j’en passe et des meilleures.
Pour le dire dans une formule que j’espère frappante : qui s’abandonne sera abandonné.
Ou plutôt — toute formule étant aussi inexacte que la carte face au territoire — le doux plaisir de se rendre ne vaut le plus souvent pas la perspective d’être soumis. Car s’il est des gens qu’émeut la reddition, combien ne vont-ils pas simplement en profiter ?
Je comprends qu’on n’aime pas les médiocres voire qu’une certaine impatience peut-être vengeresse, anime. Cependant :
https://www.la-fontaine-ch-thierry.net/chevengcer.htm
Cependant, la liberté perdue est la pire chose qui soit. Il me semble qu’admirer des gens du passé, ou du moins d’autres domaines que la politique soit moins dangereux, et d’un péril qui n’entraîne pas les autres dans l’irrémédiable chute d’une dictature.