Dans l’émission Les Vraies Voix sur Sud Radio, j’ai un soir choisi, dans la rubrique « Seul contre tous », ce sujet dont j’avais à défendre la pertinence : on n’est pas obligé d’admirer ni de dénigrer en bloc !
Il me semble tellement révélateur de notre climat intellectuel et politique que j’éprouve le besoin d’y revenir dans ce billet pour mieux l’appréhender et éclairer ce qui pourrait constituer un paradoxe : l’obligation du tout ou rien !
Probablement sommes-nous nombreux à avoir dû nous assujettir, dans tous les espaces de l’expression publique et quelles que soient ses modalités, à cette règle qui nous contraint à ne jamais proférer le moindre mal sur les tenants de notre camp ou les sympathisants de notre cause, ou, inversement, à vitupérer sans nuance nos adversaires ou contradicteurs…
Pour ma part – et je suis navré, sur ce plan, de n’avoir pas d’autre recours que le « je » –, je n’ai cessé de me confronter à cette difficulté, parce que je n’ai jamais pu ni voulu me laisser embrigader dans cette alternative stérilisante de l’inconditionnalité ou de l’hostilité sans réserve.
Pourtant, il n’est pas si facile de gérer cette volonté d’honnêteté, car, quelle que soit l’attitude choisie, elle est source de désagréments.
Pour peu qu’on dise un peu de bien d’une personne aux antipodes de soi, on est taxé de faiblesse et d’inconstance. Loin qu’on vous sache gré de votre ouverture d’esprit ou, pire, de votre incapacité à haïr, on la juge comme une inaptitude à tenir une ligne, à être solidaire, à privilégier le groupe plutôt que soi.

En de multiples occasions, j’ai refusé de céder à ce diktat de l’opprobre total au prétexte d’un antagonisme intellectuel, politique ou médiatique, et pas seulement parce que l’affrontement personnel n’a rien à voir avec la dispute des idées, mais aussi à cause de l’infinie curiosité, nourrie de doute et de questionnement, qu’on doit éprouver pour ceux qui échangent avec vous ou contre vous.
Suis-je condamné à traiter tous les députés LFI comme Rima Hassan le mériterait ? Parce que la plupart ne pensent pas comme moi, convient-il que je les disqualifie humainement ? Si on laissait faire, la société, au figuré, serait jonchée de cadavres !
Probablement la situation est-elle encore pire quand on commet l’imprudence d’émettre des réserves sur quelqu’un perçu comme intellectuellement et politiquement proche : on est sur-le-champ vilipendé, même si l’on reconnaît pourtant une forte complicité, des affinités majoritaires. Peu importe. Il est illégitime de faire état de la moindre dissidence, d’oser poser sur telle ou telle personnalité un regard nuancé, et non pas seulement extatique ou admiratif.
Que se passerait-il si, dans le numéro hyperbolique de Valeurs actuelles consacré à Mathieu Bock-Côté, je glissais une réticence ou une lassitude ?
Je l’ai constaté : on n’a pas le droit, au sujet d’Alain Finkielkraut, de compléter la très forte estime et l’admiration qu’on lui porte par un ou deux bémols. L’esprit partisan veut ses saints dans les deux camps !
Je n’évoque même pas le cas lancinant et durable de Nicolas Sarkozy qui, parfois condamné, devait être élevé au rang d’homme et de président irréprochables !
Si la personnalité à sanctifier par devoir est en plus médiatiquement célébrée, socialement emblématique, le moindre souci de lucidité et de vérité vous marginalise davantage encore. Un jour, je me suis risqué à cet exercice au sujet de Claire Chazal : j’avais raison, mais crime de lèse-majesté ! On vous prête aussitôt jalousie, amertume…
Pourtant, il faut résister. On ne m’imposera jamais une emprise négative et délétère quand je veux continuer à cultiver, pour les êtres, les idées et les choses, quoi qu’il en coûte, la liberté et l’imprévisibilité d’un homme qui, sur ce plan au moins, ne s’est jamais trahi.
« Probablement sommes-nous nombreux à avoir dû nous assujettir, dans tous les espaces de l’expression publique et quelles que soient ses modalités, à cette règle qui nous contraint à ne jamais proférer le moindre mal sur les tenants de notre camp ou les sympathisants de notre cause, ou, inversement, à vitupérer sans nuance nos adversaires ou contradicteurs… » (PB)
Mais cher monsieur Bilger, la cause de tout cela n’incombe-t-elle pas au système républicain français qui a posé dès le début le principe fondateur de l’affrontement quasi obligatoire entre une « droite » et une « gauche » comme s’il allait de soi, ce qui a conduit très tôt à un extrémisme tel qu’il a inéluctablement entraîné et préfiguré les pires crimes commis par l’humanité au nom de la politique ?
Donc, pourquoi déplorer une fois de plus des effets dont nous chérissons les causes ?
« Il me semble tellement révélateur de notre climat intellectuel et politique que j’éprouve le besoin d’y revenir dans ce billet pour mieux l’appréhender et éclairer ce qui pourrait constituer un paradoxe : l’obligation du tout ou rien ! » (PB)
Il est vrai que l’hystérisation de la vie politique française, soigneusement entretenue par les chaînes d’info(x) continue (à commencer par celle qui se prétend la première), a tendance à radicaliser les prises de position des citoyens.
Nous pouvons le remarquer sur les réseaux sociaux et notamment sur X (ex-Twitter), où certains commentaires sont particulièrement violents et haineux.
La confrontation des partis d’extrême gauche et d’extrême droite, qui s’accusent mutuellement de racisme et d’antisémitisme, devient virale et tout laisse à penser que des débats animés porteront sur ces thèmes lors de la campagne électorale, alors que d’autres sujets mériteraient plus d’attention (sécurité, pouvoir d’achat, santé, enseignement, etc.).
Le nombre de candidats officiels ou qui « se préparent » (dixit François Hollande) ne cesse de grossir, si bien que l’élection présidentielle de 2027 est en train de devenir une véritable course à l’échalote. Ça devient du délire !
Ajoutons à cela le côté pathos de certains candidats qui n’hésitent pas à nous faire pénétrer dans leur vie privée :
Marine Tondelier et sa grossesse ;
Jordan Bardella et sa princesse ;
Gabriel Attal et ses malheurs de jeunesse.
À qui le tour ? Jean-Luc Mélenchon va bien nous trouver quelque chose !
Et l’élection n’aura lieu que dans un an. Les mois à venir risquent d’être particulièrement éprouvants ! ☹
Notre hôte ne confond pas les débats et la guerre, et c’est très bien. À la guerre, on doit écraser l’ennemi sous les bombes, conventionnelles ou atomiques, avant de débarquer et de le soumettre, impitoyabilité sans laquelle la Seconde Guerre mondiale n’aurait pas été gagnée, et la France délivrée.
Dans les débats, chacun essaie de faire prévaloir ses idées et celles de son groupe. Voilà une différence avec la guerre : dans la guerre, le but du groupe et de l’individu est exactement le même, le salut des frères d’armes, de la nation et des alliés, la soumission de l’ennemi.
En politique, tout le monde a son agenda… Par exemple, on conviendra que toute personne ou parti de droite doit éviter que la gauche ne vienne au pouvoir. On m’objectera le RN ? Mais il s’est respectabilisé et continue à le faire, tandis que LFI donne dans une surenchère d’outrances parfois antisémites dont l’ombre ferait hurler si une personne de droite les prononçait… Après, je n’apprendrai à personne qu’il y a plusieurs droites en France, et que, dès qu’on a un cerveau, comme notre hôte, on a des idées singulières, qu’on défend avec courage mais sans fanatisme.
Si, en plus, on sort de la politique au sens de conquête du pouvoir, mais qu’on débat d’idées parfois transversales, les avis ressortissant encore moins de la meute et étant souvent plus nouveaux, le débat devrait être encore moins idolâtrie et détestation.
Cependant, les gens sont ce qu’ils sont, on est ce qu’on est ; il y a, par exemple, le besoin de se réconcilier sur le dos de quelqu’un. Je pense que, de ce point de vue, la corrida est parfaite : c’est le taureau, un animal, qui en fait les frais. Et, avant cela, un humain fait preuve de courage dans le cadre de rites qui peuvent toucher à l’art. Que ceux qui m’opposent que c’est trop cruel remballent leur objection dans un monde où la viande des assiettes vient souvent de l’élevage industriel !
De plus, ce que je préconise est un spectacle remettant l’animal à sa place dans un monde où l’on sacrifie des hommes aux bêtes, inversant ce qui doit être, à savoir où l’on expulse des peuples pour créer des réserves naturelles, des sanctuaires — le mot n’est pas dû à ma plume taquine… Or, il y a des millions de réfugiés de la conservation ; une BD a même été faite dessus, assez bien classée par un site de BD, je veux dire sous plusieurs rubriques, mais pas celle de l’écologie. Il est encore intouchable, ce nouveau monothéisme ; c’est comme autrefois, quand on critiquait les abus des abrahamistes : c’était toujours la faute des gens de pouvoir, de la bêtise des masses, de tout ce qu’on voudra, mais pas la faute de l’idée de base. Tu parles !
Pour le besoin d’avoir des idoles, il me semble que les chanteurs de variété sont là pour ça… Les toréadors aussi. Sinon ? En somme, il faut beaucoup de petits dieux pour éviter l’émergence de quelque idole bouffie exigeant l’admiration unanime et se retrouver dans un pays non plus démocratique, mais autoritaire, voire totalitaire.
En somme, on doit se purger de sa violence excessive comme de son admiration excessive… Si l’on est en position d’être adoré, il faut accepter les hommages comme un paratonnerre conscient recevrait la foudre. Bien sûr, il vaut mieux montrer un tant soit peu d’humour pour ne pas se prendre trop au sérieux et permettre à chacun de mettre un peu de distance dans son adoration.