Quel dommage que, dans Le Figaro Magazine, on ne laisse pas dialoguer Régis Debray et Sylvain Tesson sans intermédiaire ! Seuls des extraits de leurs propos nous sont rapportés, assortis d’une analyse dont on se passerait.
Malgré cette réserve, c’est tout de même un infini bonheur de l’intelligence et du langage que cette confrontation, fût-elle seulement apparente, entre deux esprits. Elle est pleinement justifiée et nous change de cette habitude déplorable de certains médias qui, pour remplir leurs pages, organisent des rencontres, contre tout bon sens, entre des personnalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qui, surtout, n’apportent rigoureusement rien aux lecteurs, ni séparément ni ensemble.
Tout le contraire de Régis Debray et de Sylvain Tesson ! Si je demeure un peu sur ma faim à cause de la méthode utilisée, cela tient à la logique et aux contrastes, confortables et faciles, qu’elle permet.
En effet, comme il est aisé d’opposer la passion de l’Histoire chez Régis Debray à celle de la géographie chez Sylvain Teson ; le culte d’une révolution internationale, jadis, chez l’un, et, chez l’autre, l’attirance pour les seules révolutions intimes ; l’exigence de solidarité chère à la gauche et le goût de la solitude, qui n’est pas étranger à une certaine droite dans laquelle je serais fier de me tenir si Tesson s’y trouve aussi !
Mais ces oppositions, pour n’être pas sans intérêt, ne disent pourtant pas grand-chose de ces deux êtres. Il semble, d’ailleurs, que ce qu’ils combattent ensemble soit bien plus signifiant et instructif que ce qui paraît encore les diviser aujourd’hui.

Qui pourrait péremptoirement aborder ce terrain alors que, si le passé de l’un n’a pas eu le même humus que celui de l’autre, les réalités du présent et leur lucidité à ce sujet les ont accordés ?
Derrière leur dialogue malheureusement éclaté, que de connivence, que de complicités, que d’hostilités claires et profondes à l’égard de ce qui ruine notre société et dégrade notre civilisation ! Ce n’est pas mythifier ces belles intelligences que de les sentir communes dans des détestations qui sont les nôtres, ou pourraient l’être, si nous avions autant d’aura et de courage qu’eux pour les exprimer…
Comment ne pas percevoir, chez ces deux esprits d’élite, de superbes similitudes : l’aptitude à l’écoute, la capacité de se combattre soi-même, le refus de tout dogmatisme, l’art du verbe, mais aussi une forme de tolérance qui les conduit à ne jamais considérer l’infinie diversité du vivant comme un adversaire, mais à combattre les idées et les principes qu’ils récusent.
S’y ajoutent la grâce d’une modestie vraie, d’autant plus impressionnante que, du haut de leurs destins séparés par le temps, ils auraient pu être tentés de l’oublier ; et aussi ce désir éperdu de sortir de soi, de résister à la tentation du narcissisme, pour devenir des aventuriers en tous les sens du terme, mais à portée universelle.
Ce contre quoi ils luttent et se dressent – avec une lassitude résignée chez Régis Debray, une ironie presque affectueuse chez Sylvain Tesson – compose un puissant réquisitoire contre les dérives de notre époque.
Ils forment plus qu’un duo : une voie à suivre.