Primo Levi : effroi et mystère…

Il y a des hasards dans une vie intellectuelle : on participe à une table ronde sur la justice, près de Bastia, dans le cadre d’un colloque remarquablement organisé par Arte Mare ; on peut voir en avant-première le dernier film de Robert Guédiguian ; on a la chance de parler avec ce cinéaste passionnant, de le questionner sans qu’il se lasse ; et, enfin, on achève la lecture d’une belle et déchirante biographie, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, de Myriam Anissimov.

Face à cette destinée singulière et héroïque, face à cet écrivain qui a signé Si c’est un homme, le livre emblématique et définitif sur Auschwitz, face à cette formidable et poignante biographie qui m’a laissé dans un état d’effroi, tous les autres sujets peuvent attendre..

On sait déjà beaucoup de la terrifiante mélancolie de cet homme qui, après avoir souffert le pire durant un an dans ce camp, s’est suicidé, hanté par le fait d’avoir survécu quand tant d’autres Juifs étaient morts, gazés ou épuisés par les privations, les coups et les souffrances. Il voyait en eux les authentiques héros d’Auschwitz et considérait qu’eux seuls auraient été pleinement dignes de témoigner.

Il a observé avec compassion, lucidité et intelligence les mille manifestations de la condition humaine – j’allais écrire : inhumaine – à travers les bourreaux et les victimes. Avec parfois cette amère constatation que certaines victimes, pour survivre, en venaient, selon lui, à imiter leurs bourreaux.

L’univers concentrationnaire, sous le regard de Primo Levi, qui refuse l’émotion facile au profit d’une relation quasiment clinique des horreurs du quotidien, où surgissent parfois d’admirables figures, comme celle de cet Italien venant régulièrement, au risque de sa vie, apporter de la soupe à Primo Levi ainsi qu’à l’ami dont il était inséparable, fait inévitablement naître la question de Dieu.

Pour Primo Levi, « il y a Auschwitz, il ne peut donc pas y avoir de Dieu ». Il avait noté au crayon, dans un livre de dialogue avec Ferdinando Camon : « Je ne trouve pas de solution au dilemme. Je la cherche mais je ne la trouve pas. »

Myriam Anissimov se demande si Primo Levi n’aurait pas pu obtenir, dans la pensée du philosophe Hans Jonas, dont je ne connaissais pas l’œuvre et qui renverse totalement la perspective, une réponse à ce scandale désespérant d’un Dieu réputé tout-puissant qui aurait pourtant laissé s’accomplir le Mal absolu.

Dès lors qu’on ne postule plus la toute-puissance de la divinité, mais son caractère « souffrant » et « soucieux », comme Hans Jonas l’écrit dans Le Concept de Dieu après Auschwitz, on comprend autrement les limites du rapport de Dieu avec le monde créé.

Selon Jonas, Dieu, pour laisser exister l’univers, pour lui donner sa chance – qu’elle tourne ou non au tragique -, « a dû renoncer, se dépouiller de sa divinité au profit d’une imprévisible expérience temporelle ». En substance, l’homme ne se contente pas d’être : il accomplit le bien et le mal, et c’est lui qui peut, par ses actes, « corrompre le destin divin ». Dieu « est modifié par ce qui advient dans le monde » et, contrairement à la conception d’Épicure, il ne s’agit plus d’une puissance froide, impassible, indifférente à notre sort, mais d’un Dieu tout entier concentré sur nous et angoissé devant ce que nous allons accomplir avec la liberté qui est la nôtre.

Dès lors que la toute-puissance de Dieu n’existe plus, Primo Levi, qui de toute manière ne croyait pas, aurait peut-être davantage retenu Auschwitz comme une preuve radicale de l’inhumanité et de la sauvagerie humaines que comme une démonstration de l’inexistence de Dieu.

Personne n’est obligé d’adhérer à la profonde réflexion de Hans Jonas. Mais on m’absoudra, je l’espère, d’avoir choisi ce thème, mêlant Primo Levi et le mystère face à l’effroi, plutôt que d’autres, plus profanes et moins urgents à mes yeux que cette question purement métaphysique.

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