Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Qui tient la porte d’entrée ?

On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ? Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ?

Emmanuel Macron est une girouette…

Comment ne pas approuver Gabriel Attal quand il énonce cette double évidence à la fois républicaine et pragmatique, que l’arc républicain est pour lui tout l’hémicycle ? En même temps vérité constitutionnelle et démocratique et affirmation empirique qui pourra lui permettre d’engager des débats et de favoriser des compromis avec des forces qui seraient peu enclines à dialoguer si par principe et absurdement on les excluait de l’arc républicain. Il est clair que le président n’a cure de cette justice républicaine ni de cette morale parlementaire. Qu’il rende plus difficile la tâche de son Premier ministre lui importe peu.

Bernard Cazeneuve : être avocat ne va plus de soi…

Cet inévitable lien, si contraignant, entre ce que le fil des jours va offrir à l’avocat et le discours qui va lui être dicté, quelles que soient les subtils variations et infléchissements suscités par son talent, est aujourd’hui la raison fondamentale du discrédit de la fonction de défense. Les vertus de liberté, de conviction et de sincérité sont aux antipodes de ce qu’exige la pratique de l’avocat. Il ne devient authentiquement lui-même que si, contre vents et marées, toutes les évidences des débats et des condamnations confirmées, il conteste encore et toujours avec cette seule prescription : mon client n’a pas commis ce qu’on lui reproche.

Robert Badinter : respect ou idolâtrie ?

RB, dont le destin fut à la fois tragique, un miracle d’intelligence et de réussite, une consécration officielle, un exemple pour la lucidité juridique et le droit international, l’énergie et l’obstination d’un militant pour une social-démocratie paisible et civilisée, en résumé superbement brillant et profondément humain. On accepte l’immensité des éloges si on ne nous prive pas des quelques piécettes de dénonciation. L’idolâtrie le statufie. Alors qu’il va bouger longtemps dans l’esprit et le coeur de ceux qui l’aiment, l’admirent ou le discutent. Dans tous les cas il sera vivant pour toujours.

Julien Denormandie serait bien partout !

En tout cas, pour qui est passionné par la psychologie des êtres, le courage intellectuel, la vigueur des idées et de leur structuration, la mesure de la forme, la modestie du ton et la nature du caractère, il est évident qu’on a l’intuition immédiate, avec Julien Denormandie, de la qualité d’un être. Précisément parce que celui-ci se dispense des éclats des Matamore et des provocations faciles. Et qu’il sait argumenter sans flatter ni mépriser. Parce que toute posture est refusée et que l’honnêteté domine, qu’aucune arrogance ne cherche à faire croire à une supériorité d’essence parce qu’il a connu le pouvoir et qu’il est très proche d’Emmanuel Macron.

Justice : Emmanuel Macron entre mépris et récupération…

Alors que j’analyse son rapport général avec l’institution judiciaire et la Justice comme un mépris à peine dissimulé et une récupération assumée, il y a tout de même dans son allocution des propos qui ne peuvent que me réjouir puisque je n’ai cessé de réclamer du service public de la justice rapidité et efficacité. Mais cette lucidité ponctuelle est gâchée par sa vision structurelle du monde judiciaire et surtout de la magistrature elle-même. Comment peut-on être un bon berger quand, par mille signes, actions, abstentions ou nominations, on manifeste qu’on n’estime pas son troupeau ?

Ce murmure juste avant la mort…

Une vie après la mort, oui, mais la dénonciation de cette mort, parfois, dans la vie de chacun. Je suis profondément convaincu par cette assertion qu’il y a de multiples morts qui sur tous les registres peuvent nous atteindre de notre vivant. Quand précisément on oublie de vivre entre l’enfouissement dans le passé et l’angoisse toute d’incertitude sur l’avenir.

François Bayrou entre hier et demain…

Comme je me doute que beaucoup s’en prendront à lui en glosant sur son âge, son incroyable bonne fortune judiciaire – y aura-t-il appel ou non ? -, son ambition jamais rassasiée, son obstination à ne pas sacrifier toute espérance présidentielle pour 2027 et, s’il redevient ministre, sur son faible bilan lors de son passage rue de Grenelle (de 1994 à 1997), comme on va insister sur les ombres du personnage, sur la plaie de sa longévité dans notre monde politique, je voudrais au contraire, avec nostalgie, rappeler la chance qu’il a été et les lumières projetées par une destinée singulière, entêtée, courageuse et tolérante à une certaine époque.

Débureaucratiser aussi la Justice…

Pour le travail des juges d’instruction – certes l’ouverture d’informations s’est beaucoup réduite – il est miraculeux que le carcan procédural, les délais stricts, le byzantinisme et la sophistication des règles dans lesquels on les a enfermés, n’aient pas abouti plus souvent à des catastrophes au détriment de la sauvegarde de la société. Il est impossible – ce sera également vrai pour les juridictions de jugement, notamment les cours d’assises – de se libérer de ces entraves prétendument nécessaires à l’État de droit pour offrir au justiciable, au plaignant, à la partie civile, au prévenu ou à l’accusé une justice humaine, une confrontation des visages et des paroles, un échange des regards, un dialogue authentique.

Il y a des gens irremplaçables : la preuve par Antoine Dupont…

Cette incapacité à admettre qu’au-dessus de la multitude il y a des étoiles et que si elles s’éteignaient, l’univers serait moins riche a paradoxalement pour conséquence le fait qu’à rebours on banalise les dilections, on applaudit des médiocres, on surestime des vulgaires, on porte aux nues des sociologues et des essayistes qui écrivent ce qu’on sait déjà, on vante des artistes dont le talent relève d’une quête désespérée, on loue des politiques qui sont interchangeables. Comme on répugne à rendre hommage aux êtres irremplaçables, on se rengorge en soutenant que tout le monde est remplaçable.