A-t-on le droit de contredire Alain Bauer ?

Alain Bauer (AB) est intervenu longuement dans l’émission de Sonia Mabrouk, le 1er octobre, sur BFMTV. Elle l’a questionné et écouté religieusement. Sans doute le ton dont il use n’y est-il pas pour rien : tant il paraît assuré d’avoir raison et de dire le vrai, dans la forme, qu’on éprouve presque quelque scrupule à le discuter sur le fond. Comme il est omniprésent médiatiquement, on a parfois l’impression qu’il lui est facile de se donner lui-même raison en permanence…

Pourtant, certaines de ses analyses peuvent au moins engendrer de véritables interrogations. Trois notamment.

Elles concernent les violences urbaines de ces derniers jours, sans commune mesure avec les contestations lycéennes antérieures, et les dévastations d’établissements qui les ont accompagnées, sans parler des agressions contre les pompiers ni, comme on l’a appris le 2 octobre, du fait que quarante proviseurs ont été blessés.

De mon point de vue, il n’y a pas une instrumentalisation politique, mais bien davantage une incitation politique, en particulier de LFI, qui ne se contente pas de soutenir mais jette du feu sur le feu.

Quand AB, sur le ton de l’évidence, affirme qu’il aurait été très simple pour le pouvoir d’apaiser ce climat exacerbé et antagoniste en faisant nommer un médiateur qui, presque par magie, apaiserait tout, on peut douter de cet optimisme. Pour aujourd’hui comme pour les crises et les émeutes d’hier.

D’abord, il est peu probable que, dans l’incandescence, et plus encore à ses débuts, le choix de quelque personnalité que ce soit puisse être validé par les forces en présence. Surtout, que pourrait-il réellement tenter, alors que le propre des conflits actuels est de mêler des éléments qui leur sont spécifiques – par exemple les problématiques des collèges et des lycées – à d’autres qui leur sont étrangers, comme Gaza, ou la présomption de légitime défense pour la police.

Ensuite, cette idée chère à AB selon laquelle cette fureur collective comblerait le vide laissé par l’État est sujette à caution. Peut-on admettre ce constat ou doit-on, au contraire, considérer, et c’est pire, que l’État n’a pas disparu, mais que sa bonne volonté demeure sans effet, qu’il est impuissant et que le citoyen est condamné à lui dire sans cesse : « Pourrait faire mieux ! » ?

Une pensée iconoclaste surgit alors, qui ferait des actions prétendument efficaces du pouvoir l’équivalent de ces villages Potemkine qui faisaient illusion dans la Russie impériale. La folie et les violences, qui n’ont déjà que trop duré, ne remplacent pas le vide : elles s’ajoutent à l’impuissance.

Enfin, il est permis de récuser ce qui est, en définitive, une banalité, d’apparence originale et provocatrice, mais fausse. Peut-on réellement soutenir que le chaos vindicatif et destructeur d’aujourd’hui n’est pas seulement ce qu’il est, mais qu’il représente la création d’un autre ordre qu’il conviendrait, d’une certaine manière, de saluer tout en dénonçant le désordre qui l’a produit ?

En forçant le trait, on pourrait appliquer cette grille à toute incohérence sociale, à toute criminalité à la fois sauvage et organisée.

C’est précisément cette spontanéité sans limites, cette fureur sans fil directeur autre que la libération de certains instincts, d’une haine et d’une contestation s’égarant sur mille chemins, qui rendent difficilement maîtrisable ce prétendu ordre, ce vrai dérèglement…

Sur ces trois sujets, ce n’est pas offenser AB que d’oser la contradiction. Mais, et c’est un comble, cet expert mis à toutes les sauces n’est pas loin de faire trembler celui qui s’autorise quelques doutes face à une science proférée comme une vérité laïque.

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