Il y a les accusations de Mediapart et les dénégations de Jordan Bardella (JB), soutenu par Marine Le Pen, laquelle a dénoncé une « dinguerie », et par le Rassemblement national tout entier, invoquant une manipulation politique.
Les propos et les écrits antisémites attribués à JB dateraient de ses dix-sept ans environ, à une époque où il aurait été intellectuellement proche d’Alain Soral et sous son influence.
Le président de la République a réagi sans attendre que toute la lumière soit faite et, jugeant « gravissime » cet antisémitisme présumé et se mêlant, ce qui est plus étonnant, des rapports du RN avec Mediapart, a exigé « une clarification ». De quoi se mêle-t-il ? Son indignation n’a-t-elle pas tout d’une exhibition ?
Si l’on veut tenter de rassembler tout ce que suscite cette controverse, très opportune à cette date pour accabler le futur Premier ministre de MLP si elle était élue présidente, quelques observations permettent de couvrir l’essentiel de la problématique à charge.
Que Mediapart ait choisi son moment est une évidence et on n’a pas à le lui reprocher. Ce sont des éléments de nature à éclairer aujourd’hui la personnalité de JB à partir de ce qu’il a pu penser ou dire hier, dans sa prime jeunesse.
Sans préjuger de rien, mais connaissant la méthode de Mediapart, qui adore le sadisme de l’information au compte-gouttes, il est difficile de concevoir que ce site se soit lancé dans cette offensive sans une certitude et des preuves indiscutables, après de multiples recoupements, comme Fabrice Arfi l’a confirmé (Le Monde). Le premier mouvement du RN a été d’annoncer une plainte en diffamation, mais est-ce vraiment, en l’occurrence, l’attitude la plus efficace ?
Si le principal intéressé craint le pire à court terme, il devrait, plutôt que de nier, avouer et assumer.
Il y aurait une argumentation à faire valoir.

Edwy Plenel, à vingt ans, avait apporté dans Rouge son soutien à Septembre noir après le massacre des onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 mais heureusement, en 2018, il a déclaré récuser « fermement aujourd’hui » cette position. Fabrice Arfi soutient que cela n’a rien à voir parce que Plenel avait « reconnu et récusé » ses propos de jeunesse. On a le droit de juger cette mansuétude excessive, leur collaboration permettant aisément de la comprendre !
Et si JB faisait de même, en arguant de son âge d’alors, de son immaturité et de son radical changement depuis des années, puisque, dès 2017, il s’inquiétait de l’antisémitisme de Soral ?
À ce sujet, on peut faire fond sur une remarquable chronique d’Élisabeth Lévy dans Causeur. Elle y démontrait, en la regrettant, l’influence déterminante de Soral, à une certaine époque, sur les mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche.
Des propos et des écrits antisémites, relevant de la plus basse et banale stigmatisation, avec les stéréotypes les plus éculés, seraient-ils devenus, dans notre monde où le pire, même le plus atrocement factuel, est trop relativisé, le seul crime inexpiable, l’unique transgression sans rédemption admise ? Serait-on indigne à vie parce qu’à une période de son existence où l’excès imbécile est souvent cultivé, on a offensé la morale ? Avec quelle volupté s’est-on rué sur les comportements de JB, sans doute pour faire oublier les délires profondément antisémites d’adultes, au prétexte qu’on les avait habillés d’un vague vernis politique !
Les mêmes qui, face à la criminalité et à la délinquance ordinaires, ce qu’ils appellent trop souvent des « incivilités », font preuve d’une indulgence et d’une compréhension entières poussent des hauts cris, au prétexte que le parcours méritant de JB, sur le plan politique, ferait de lui à perpétuité un candidat, ou peut-être un Premier ministre illégitime…
Même si l’antisémitisme, aussi odieusement ordinaire soit-il, n’a évidemment pas la même portée selon qu’il émane d’un quidam, d’un humoriste, d’un artiste ou d’un responsable politique, on n’a pu qu’être frappé, au fil des années, par l’indulgence dont ont bénéficié les dérapages de l’extrême gauche sur ce registre, notamment parce qu’ils étaient censés émaner de ceux qui « pensaient bien » tout de même.
JB ne devrait pas avoir honte de ce qui relèverait, très ponctuellement, de ce moment où l’être se cherche, se trompe ou s’égare. Comme tant d’autres, il a évolué, progressé et réfléchi. Comme Plenel. Ce qu’il a dit et exprimé alors ne serait pas un péché mortel, mais un péché de jeunesse. Mais qu’il l’assume.
Le RN sortirait à l’évidence conforté, plutôt qu’affaibli, par cette controverse qui, elle, deviendrait réellement indigne !