Bernard-Henri Lévy : un monde à part…

Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy (BHL) rapporte le conseil que lui donne un jour l’un de ses amis au parcours totalement atypique, Jean-Baptiste Descroix-Vernier : continuer « journaux et magazines et ne pas arrêter la télévision », tout en sachant que « les vrais relais sont ce que lui a créé, et certains blogueurs… qui sont devenus de vrais leaders d’opinion… ». Cet hommage aux blogueurs est d’autant plus appréciable que les médias classiques qui les pillent ne les citent jamais.

Face aux immenses – à tous points de vue – Mémoires provisoires écrits par BHL et publiés le 1er octobre, je veux rédiger un billet le plus sincère possible, avec la conviction cependant que, devant une matière aussi riche et diverse, mon analyse sera nécessairement partielle, et aussi frustrante. D’autant plus que l’auteur, je le sais, tiendra pour un honneur que l’on fasse de bonne foi la part des lumières et des ombres dans un ouvrage qui interdit toute approche sommaire ou manichéenne, de sa personnalité comme de tout ce qu’il a vécu d’infiniment, et parfois tragiquement, contrasté.

De la même manière que BHL a structuré ses Mémoires en quarante-huit séquences plus ou moins longues, je vais m’attacher à présenter une série de regards sur l’ensemble de ces pages.

Contrairement à ce que pouvait laisser craindre un préambule annonçant moins une introspection qu’une destinée « dans les remous de l’époque », BHL est très présent dans le livre, soit directement, soit par effraction dans des histoires et des relations qui ne le concernent apparemment pas mais le révèlent cependant. Il aurait été dommage que, pour fuir l’autobiographie classique, on ait été privé de ce qui pouvait, plus intimement, nous passionner chez lui. Heureusement, ce n’est pas le cas, même si, à l’exception de quelques allusions, il se garde bien de nous faire entrer dans son jardin secret.

Le style du livre est constamment éblouissant. C’est l’une des forces incontestables de l’écrivain BHL. On est parfois tenté de ne pas appréhender avec une lucidité suffisante le fond de sa pensée parce que la forme offre un décor et produit un enchantement qui risquent de nous détourner de l’essentiel. La surprise est de le voir tellement à l’aise dans la narration, la restitution et le détail des faits.

Ce qui domine dans cet inventaire des épisodes fondamentaux d’une vie, c’est l’alliance d’une intelligence extrême, d’un esprit rompu à la complexité comme à la limpidité et d’une faculté de compréhension qui semble trouver son bonheur à s’exercer sans cesse. S’y ajoute une sensibilité vive, n’hésitant pas à frôler parfois la sensiblerie. Et la présence constante d’un cœur complétant plus souvent qu’à son tour la sécheresse des concepts et l’aridité stimulante des idées.

Qu’il restitue des scènes de guerre ou relate les épisodes périlleux et romanesques dont il est lui-même acteur, je n’ai aucune raison de douter de la réalité des faits, pas plus que de la vérité de l’homme qui s’y révèle : un aventurier épris de justice et de morale internationale, qui se sent en fraternité avec des peuples ou des minorités dont la sauvegarde lui importe.

Probablement certains, comme d’habitude, tourneront-ils en dérision ce qu’ils dénonceront comme un spectacle, une représentation. Ce sera injuste, parce que la réalité qu’il affronte avec d’autres est tragique et qu’il ne la fuit jamais. Pourtant, même à mon regard bien disposé, se révèle parfois, au milieu de tous ces dispositifs de souffrance et de mort, quelque chose qui vient de l’auteur, tel un Fabrice del Dongo du riche : comme une allégresse sombre, une joie indicible à se trouver suprêmement inconfortable et menacé, solitaire mais entouré.

Même ces remarquables Mémoires provisoires pâtissent d’un écueil qui relève de la loi du genre. Leur auteur nous offre un certain nombre de portraits, nous communique avec allégresse – BHL aime aimer, admirer, se réjouir des proximités qu’il célèbre – ses dilections, et toutes n’ont pas le même degré de sentiment et d’intensité. Il est normal qu’elles fassent partie de ces Mémoires, mais sont-elles obligatoirement les nôtres ?

Même si l’on connaît un peu les personnalités qui le comblent, nous avons parfois du mal, par indifférence ou éloignement du milieu où elles gravitent, à partager le même enthousiasme que lui. Par exemple pour Jean-Paul Enthoven, qui a droit à plusieurs pages d’authentique fraternité. Elles sont belles, mais nous demeurons forcément dans les marges parce que son lien avec BHL est unique et que, par ailleurs, nous ne sommes pas forcés d’avoir les mêmes sympathies ou antipathies que lui – sur ce dernier point, il n’est pas méchant et s’économise.

L’écrivain n’est pas coupable de cette divergence, qui relève de ses amitiés – il y a tant de cercles autour de lui, les uns plus intimes que les autres – et de ses complicités, mais le lecteur demeure à l’extérieur de celles-ci ; et il ne peut d’ailleurs que le regretter. Tellement il fait bon être l’ami de BHL !

On comprend alors pourquoi on retrouve avec plaisir, dans les chapitres suivants, cet extraordinaire espace d’universalité et d’intelligence, riche de finesse, d’analyses et de découvertes, où BHL narre, raconte, décrit, passe du factuel au conceptuel, du lien personnel à une lumière pour tous, et n’égare jamais son lecteur, qu’il tient par l’esprit et par le style.

Les philosophes qu’il évoque composent une famille très diverse par leur pensée, leur vision du monde et de la religion. Le lecteur en ressort doublement conquis : par la fluidité narrative et la précision du trait, mais aussi par la richesse intellectuelle qui se déploie au fil de ces entretiens et de ces rencontres. Les visages décrits restent inoubliables dans notre mémoire, avec leur aura, leurs convictions, leurs contradictions : Louis Althusser, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Benny Lévy enseignant de la première heure et capital, Emmanuel Lévinas, Jean-Paul Sartre, par allusions, et d’autres encore.

Cette capacité à sortir de soi – contre tous les reproches de narcissisme – séduit particulièrement lorsque BHL raconte les figures politiques (François Mitterrand, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Volodymyr Zelensky), artistiques (Alain Delon, Pasolini), littéraires (Alberto Moravia, Romain Gary, Michel Tournier, Albert Cohen et le si complice Philippe Sollers) et philosophiques. Non pas juge, mais éveilleur, témoin, parfois vigie, souvent protecteur. Une sensibilité et une curiosité internationale toujours en alerte. Un regard critique, ironique, bienveillant, réservé, mais jamais dégradant. Nous avons aussi bien des anecdotes que des idées à nous mettre sous l’esprit !

Avant d’évoquer ce « monde à part » qui est mon titre, je pourrais esquisser un reproche au sujet de cette matière lourde, profonde et nourrissante, qui laisse trop peu de place à la dérision sur soi-même. Encore celle-ci n’est-elle pas absente. Et l’ironie parfois, comme un caillou drôle dans sa chaussure noble !

Et il suffit, par ailleurs, de songer au précédent livre de BHL pour se convaincre qu’il est plus doué que beaucoup d’autres pour ne pas toujours se prendre au tragique et pour savoir se moquer de lui-même.

D’où me vient ce sentiment que, tout confondu – ombres et lumières, fureurs et tranquillités, difficultés et solutions, sort du monde et vie familiale et personnelle -, le monde de BHL est à part ? Parce qu’en réalité il n’est pas de crise qu’il ne parvienne à résoudre, guère de sollicitation à laquelle il ne réponde favorablement. Pas de drame, de douleur ou de tragédie, où que ce soit, dans son cercle familial ou hors de celui-ci, auxquels il ne puisse faire face. Il y parvient grâce à son formidable réseau amical, politique, médiatique et culturel, ainsi qu’à l’ensemble de ses moyens, considérables, mis à la disposition de ceux qu’il a élus. Son père qu’il a admiré, sa fille Justine, tous ceux venus frapper à la porte de son coeur ont bénéficié de son incroyable énergie pour consoler, aider, réparer, recoudre. Il a fait bon usage de lui-même et de ce dont le destin l’avait comblé.

C’est un monde à part qui pourrait susciter envie, jalousie et comme la pulsion révolutionnaire d’une égalité absolue. Tant de chances et de dons, c’est trop pour un seul homme !

Il faut résister à ces humeurs médiocres, et d’abord grâce à BHL lui-même qui, jamais, dans ces pages dont la sincérité, douce ou âpre, est la caractéristique essentielle, ne joue la comédie du regret : celle du privilégié s’apitoyant hypocritement sur autrui. Il ne cède pas non plus à une feinte mauvaise conscience qui le conduirait à déplorer des bienfaits dont, au quotidien, il profite.

Ces Mémoires provisoires se terminent par un hommage vibrant et convaincu à Olivier Nora : ils sont le premier livre de sa nouvelle maison d’édition, Olivier Nora Éditions. Cette solidarité à la fois littéraire et symbolique est révélatrice du caractère, et du comportement en général, de BHL. S’il n’est pas homme à s’effacer, comme la générosité et la fidélité lui sont plus voluptueuses que tout autre sentiment !

L’auteur peut agacer, surprendre ; on peut regretter ses choix, ses orientations, le jalouser, l’envier, se moquer de ses aventures « malruciennes », le vouloir plus Camus que Sartre, douter de la qualité du cinéaste, condamner parfois son intolérance, ses foudres intellectuelles, ne pas être fasciné par l’univers qui est à sa dévotion et auquel il rend la pareille. Rêver d’un autre qui ne serait plus lui !

Pour ma part, tout cela m’importe peu.

Je n’ai fait qu’écrire ce que ce livre m’a dicté, en y mêlant sans doute malgré moi quelque chose du BHL que je connais un peu.

Dans ces Mémoires provisoires, il y a une odeur de durée, de vérité, d’humanité, de fragilité et de grandeur ; oui, comme un parfum d’éternité.

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