On pourrait penser qu’avoir la modestie, sinon de son ignorance, du moins de ses interrogations, est une attitude qui devrait immédiatement être estimée dans un monde intellectuel et médiatique qui n’hésite pas à trancher de tout sans la moindre retenue.
L’ignorance étant peut-être d’abord faite de la crainte d’enfiler des banalités !
Pourtant, j’ai bien conscience que les immenses et tragiques problèmes géopolitiques qui font l’objet de débats parfois passionnants, où les militaires et les généraux s’en donnent à cœur joie avec des analyses et des supputations dont on ne leur tiendra pas rigueur si elles sont démenties demain, et où des spécialistes souvent autoproclamés offrent leurs lumières sur des plateaux divers, n’autorisent pas l’effacement et qu’il est fondamental d’avoir un avis : hier sur Gaza, aujourd’hui sur le président Trump, sur Israël, sur l’Iran et le Liban. Qui se tait sur ces thèmes ou demeure obstinément perplexe ne passe pas pour une incarnation de la prudence ou de la sagesse, mais pour quelqu’un de frileux qui n’ose prendre aucun risque.
Pourtant, je persiste à me féliciter de la modestie de mon ignorance avouée, face à tant de savoirs qui s’affichent dans un relatif pluralisme où chacun peut puiser de quoi se convaincre. De plus en plus, sur les sujets où je m’assigne le devoir de m’abstenir, je fonde ma réserve sur cette double affirmation : chacun a ses raisons et le contraire de la vérité, selon Nietzsche, n’est pas le mensonge mais la conviction. On comprendra pourquoi une telle approche me tient à distance des propos péremptoires et définitifs.

Cette disposition me condamne à m’orienter, avec ce billet, vers des idées et des points de vue sans commune mesure avec la fureur du monde. Qu’ils soient dérisoires ou non, peu m’importe. Aujourd’hui ils constituent un parfait pis-aller à la folie débridée de puissances dont les buts de guerre paraissent se dessiner en même temps que les bombardements, les destructions et les morts se multiplient.
Je n’éprouve aucune honte à m’intéresser aux élections municipales et je regrette qu’à Lyon comme à Paris les favoris répugnent aux débats avec leurs adversaires, alors que ce n’est pas le pire moyen de déterminer ce que vaut leur projet et ce qu’ils valent eux-mêmes dans une confrontation générale.
Je ne peux que louer l’initiative de Bruno Retailleau, qui a dénoncé les multiples solidarités et complicités délétères appelées, à l’occasion des municipales, à rassembler honteusement socialistes et extrême gauche. La peur de perdre exerce donc une emprise plus forte à gauche que la stigmatisation morale, pourtant justifiée !
Je continue à trouver injuste la dérision avec laquelle on a traité Emmanuel Macron expliquant de manière limpide à Fatima – son ton étant sans lien avec celui, agressif, d’une Leonarda – la position de la France sur l’Iran. Comme si le président, par cette réponse, traitait avec légèreté toutes les autres problématiques accablantes de l’univers fou et guère maîtrisable d’aujourd’hui.
Si parfois je soutiens les initiatives du président Trump et approuve ses positions (quand, en bout de course, elles sont définitivement fixées…), si je ne me moque jamais de lui, cela tient au fait que beaucoup de ses contempteurs, en France ou ailleurs, me déplaisent encore plus que lui…
Pourquoi devrais-je m’interdire de dire du bien du dernier numéro de Marianne, qui publie notamment un double entretien, l’un avec Jean Birnbaum, l’autre avec Michel Houellebecq ? Le premier nous apprend que « faire taire les esprits libres en les traitant de fascistes est une constante à gauche ». Le second nous présente, grâce aux questions de Frédéric Taddéï, un Houellebecq fin, intelligent, faussement désinvolte et sautillant, avec une drôlerie et une ironie exercées à l’encontre de soi, du bon sens dans ses jugements politiques – tout cela avec un minimalisme percutant dans ses réponses…
Au regard des circuits de dérivation que la modestie de mon ignorance m’a permis d’emprunter, pourquoi irais-je battre ma coulpe ?
« …un Houellebecq fin, intelligent, faussement désinvolte et sautillant, avec une drôlerie et une ironie exercées à l’encontre de soi, du bon sens dans ses jugements politiques – tout cela avec un minimalisme percutant dans ses réponses… »
La façon dont il a démonté Alain Finkielkraut récemment — sur le droit à mourir — en dit long sur la façon dont raisonne un ancien ingénieur, et pourtant je ne suis pas de son côté dans ce cas… Il est redoutable, d’autant plus qu’il lui arrivait de ne pas arriver au bout quand cela ne lui plaisait plus dans son cursus scolaire.
C’est un minimaliste, depuis toujours ; il suffit de le lire, il a ce côté Patrick Modiano qui interpelle. Dans Soumission et son succès, quelques mots féroces d’apparence anodine le consacrent enfin. Et depuis, chaque livre est un événement attendu.