La canicule est propice aux chemins buissonniers, qui nous conduisent loin des sujets habituels…
Le hasard a fait que j’ai vu la version du Scarface de 1932, réalisée par Howard Hawks, avec Paul Muni et George Raft dans les rôles principaux, le scénario étant signé principalement par Ben Hecht. Je l’ai naturellement comparée à celle de 1983, réalisée par Brian De Palma, sur un scénario d’Oliver Stone, avec l’extraordinaire Al Pacino.
Cette dernière œuvre a très vite été perçue comme le film culte du genre consacré aux gangsters, tandis que celle de 1932 a été blâmée parce qu’elle glorifiait, selon certains, la criminalité.
Ce qui frappe immédiatement dans cette comparaison, c’est la débauche de moyens du film le plus récent et la sobriété de celui sorti cinquante ans plus tôt.

De même que la règle des trois unités, au XVIIᵉ siècle, a favorisé l’émergence d’un théâtre classique de haute volée et de forte densité, l’économie des moyens, la maîtrise du budget et de la production ont donné naissance à un cinéma dense, concentré et limpide, sans digressions, avec des dialogues percutants et sans fioritures, ainsi qu’une homogénéité des acteurs qui, malgré la hiérarchie des rôles, ne mettait pas ostensiblement telle vedette en avant plutôt que telle autre. Le résultat de cette concision artistique, en noir et blanc, est une histoire toute de tension et d’efficacité, aux scènes sans graisse ni longueurs.
D’une certaine manière, c’est le contraire du film de Brian De Palma, construit autour de la prestation éblouissante d’Al Pacino, qui peut déployer sans retenue tous ses dons et tous ses excès. Le délire final de son interprétation, dans le désastre, revêt une dimension épique, grandiose, apocalyptique, comme si disparaissait avec lui un monde où les tueurs affamés de morts et de pouvoir n’auraient plus leur place.
Le Scarface de 1932 est d’ailleurs largement inspiré de la figure d’Al Capone.
Le fait que le cinéma regorge aujourd’hui de moyens et que l’on tende trop souvent à confondre le grand film avec le film cher n’engendre pas forcément des œuvres dilatées, ployant sous la richesse… Mais à comparer les deux Scarface, ce qui pourrait apparaître, en 1932, comme un manque, est au contraire ce qui fait de ce film un chef-d’œuvre. Rien de trop : la devise latine est la clé du succès littéraire comme de l’excellence cinématographique.
Et mon caractère nostalgique et réactionnaire me souffle que les maîtres incontestables étaient hier.
Le problème de ce jugement « réactionnaire » qui cherche invariablement dans le passé les maîtres – littéraires ou autres – c’est qu’il se déplace à l’infini. Le réactionnaire de 1913 n’aurait pas pu voir en Proust un maître puisqu’à cette date le premier tome de la Recherche était une œuvre contemporaine. Et ainsi de suite jusqu’à Homère où, sans œuvre écrite antérieurement en Occident, le réactionnaire aurait été condamné à trouver ses maîtres dans une littérature orale n’ayant pas laissé de traces.
@ Tipaza le 28 juin 2026
J’ai bien peur que la grotte Chauvet prouve l’inverse de ce que vous dites : qu’il faut beaucoup de moyens pour créer. Parce qu’en somme, il faut rapporter les moyens d’une œuvre à ceux de son époque. Or, à la Préhistoire, mobiliser beaucoup de gens, des matières colorantes, du feu pour aller dans les grottes et, peut-être, mais il faudrait vérifier, des échafaudages, c’était vraiment beaucoup de moyens !
Pour bâtir le merveilleux Vatican, il a même fallu inventer une histoire et drainer les moyens par un financement original avec les indulgences ; sans cela, il y aurait un bien moins beau fond quand les journalistes nous parlent des actualités vaticanes.
D’ailleurs, tous les grands travaux, des cathédrales aux pagodes, demandent une débauche de moyens. Comme d’ailleurs l’opéra.
Et les images créées par l’IA ? Eh bien, ce n’est pas très cher, voir mon cher Alterris avec son blog, mais pour les obtenir, ces images, et d’ailleurs pour créer le cinéma et surtout le réseau de salles, et pour avoir les DVD d’Audiard et de quelques autres, il en faut, de l’argent. Beaucoup, beaucoup.
Mais, en somme, le geste fondamental, artistique, comme crayonner, esquisser une chanson, ne coûte pas cher.
À chaque artiste de ne pas se laisser enivrer par l’argent, s’il en a, ou décourager par son manque, s’il a besoin de certains moyens qui se dérobent pour son œuvre.
Il doit donc se garder des excès, mais en même temps appeler les excès, et concilier les deux n’est pas facile.
Des excès, l’artiste ? Eh bien, outre ceux qui pensent en vivre pour en nourrir l’œuvre, l’œuvre elle-même doit se faire en se nourrissant de la vie de l’artiste qui en est bien heureux. Quoi de pire que le vide, la page blanche ou filmer sans que rien de bon n’apparaisse sur sa pellicule ? Donc, quand il tient quelque chose, l’artiste ne le lâche pas, parfois en s’enfermant dans une routine, pas de souci pour polluer l’œuvre, parfois en entretenant la machine, en faisant du sport, parfois en négligeant les deux ; alors c’est parfois le corps qui se venge. Espérons que l’art ne soit pas pour autant déclaré une maladie !
Le trop est parfois à peine assez pour obtenir ce qu’on recherche, témoin Van Gogh et sa folie, Hokusai et toute une longue vie de constants efforts pour s’améliorer.
Bien vu ! Vous n’avez pas tort, vous avez même raison !
Ces peintures montrent des capacités d’organisation et de logistique qui sont sous-estimées dans la réflexion sur cette époque.
On parle avec condescendance de chasseurs-cueilleurs, comme s’ils passaient uniquement leur temps à courir ou à ramasser des baies.
C’était une vraie civilisation, mais une civilisation de l’oralité dont il ne reste que la peinture, l’écrit de l’époque, en quelque sorte.
@ duvent 28/06/2026
Je vous le concède, « toujours » était peut-être excessif, encore que ! Cela se discute mais, s’il vous plaît, pas au « bar des inquiets », au cas où il serait fréquenté par Robert Marchenoir !
Je suis un ignare dans le domaine cinématographique. Les admirations de certains de mes camarades quant aux plans et autres techniques m’échappent et, pour être honnête, m’indiffèrent. Un peu comme en peinture, quand on m’explique que ceci veut dire ça et que cela veut dire ceci…
Le cinéma, c’est un goût personnel. Il me plaît quand il me fait rire, rêver — c’est rare — ou me permet de mettre mon cerveau de côté — ce qu’il en reste ! — pour vivre une bonne histoire, bien triviale.
Et je vous rejoins, cher hôte : pas besoin de ces gros moyens hollywoodiens, effets spéciaux, images de synthèse…
Qui arrivera à refaire des chefs-d’œuvre comme La Septième Compagnie au clair de lune ?
Le cinéma français se rengorge de sa production sans égale en Europe. Mais, à bien y regarder, c’est l’avance sur recettes qui fabrique ce nombre flatteur. Si l’on ne compte que les films bankables, les productions sont comparables.
« Rien de trop »
Admirable formule gravée sur le temple d’Apollon à Delphes, qui concentre toute l’antique sagesse grecque. Bon, on peut aussi dire que c’est une sagesse latine ; par ces temps de canicule, je ne m’aventurerai pas dans une disputation. 🙂
Elle exprime le péché le plus grave dans cette Grèce antique, modèle de nos démocraties : le péché d’hubris ; en langage populaire, la folie des grandeurs.
En y réfléchissant bien, on voit que c’est une formule de repus. Les LFistes diraient une formule de riches, comblés et dont la sagesse consiste à ne pas s’encombrer de superflu.
Dans mon village de montagne à vaches, les paysans, devenus agriculteurs par la vertu de la novlangue, emploient une autre formule :
« Le trop et le peu gâtent le jeu. »
Eux, à qui on n’a jamais donné grand-chose et souvent beaucoup pris, savent que les limites ne se définissent pas seulement par celle du haut, mais aussi par celle du bas.
Ce n’est pas une formule centriste — le centrisme est haïssable en tous lieux —, c’est une formule du juste milieu, de bon sens simplement, par laquelle on affirme que la créativité — le jeu — ne peut pas s’épanouir dans le dénuement ou l’excès de moyens.
Encore faut-il nuancer : si l’on compare les peintures rupestres de la grotte Chauvet — environ 35 000 ans avant notre ère — avec les réalisations de certains artistes modernes qui font de l’emballage d’un pont une œuvre d’art, on se dit qu’il vaut mieux être démuni que comblé de moyens pour être reconnu comme artiste 35 000 ans après.
La créativité relève de l’intériorité ; les moyens, de l’extériorité. Ils peuvent la valoriser, quand elle existe, mais leur abondance ne peut combler sa faiblesse.
Pour pousser la dualité encore plus loin, on peut dire que la créativité relève du spirituel et les moyens du matériel. L’excès de matérialisme peut étouffer le spirituel ; c’est une banalité, mais il est des banalités salutaires.
Là aussi, il faut nuancer : les moyens vont-ils servir l’œuvre, par exemple la construction d’une cathédrale, ou au contraire l’ego de l’artiste ?
Dans le cas des cathédrales, le nom des tailleurs de pierre, des sculpteurs et même parfois des architectes est resté ignoré, alors que, pour certains artistes modernes, l’œuvre, une fois reconnue comme géniale par la critique officielle, s’efface devant l’artiste.
Pour en revenir au cinéma, j’ai un test infaillible.
Si le film est médiocre, je m’endors au bout de vingt minutes pour me réveiller une demi-heure après. Parfois, le cycle sommeil-éveil reprend, ce qui fait que j’échantillonne les films qui ne me plaisent pas. 😉
Et j’ai constaté que cet échantillonnage est infiniment plus fréquent pour les films modernes que pour les — bons — films anciens.
C’est là, quand même, qu’il faut créditer les films modernes d’un avantage : le temps ne les a pas encore triés. Il faut donc comparer ce qui est comparable.
Le temps est le meilleur juge : il fait disparaître les inutilités.
Je suis toujours surpris lorsque certains cinéastes s’aventurent — car c’est une aventure — à faire des remakes.
Refaire un chef-d’œuvre reconnu comme tel par le lent polissage du temps est bien téméraire, car l’œuvre moderne, outre qu’elle n’aura pas l’originalité de l’ancienne, et pour cause, ne bénéficiera pas non plus de ce patient travail du temps. Heureusement pour elle, souvent.
« Pour pousser la dualité encore plus loin, on peut dire que la créativité relève du spirituel et les moyens du matériel. L’excès de matérialisme peut étouffer le spirituel ; c’est une banalité, mais il est des banalités salutaires »
Belle expression.
@ Michel Deluré le 28 juin 2026
Bien évidemment ! À commencer par la roue…
Si vous saviez le nombre de sachants qui font leur cinéma avec moult gestes pour se retrouver désarmés au pied du mur. Les « yaka-faut-qu’on », donneurs de leçons n’ayant aucune modestie, pullulent dans notre société.
Il faut dire que la source à subventions ne se tarit pas encore et qu’il suffit d’aligner trois boîtes de conserve vides sur un mur, sous les projecteurs, afin de dénoncer les excès de la société de consommation pour y avoir droit.
Dans ce milieu-là, France Info, Radio Paris, fait des ravages dans les cerveaux.
Il faut que tout ce petit monde se retrouve à poil pour réapprendre le sens de la vie.
Afuera !
@ Michel Deluré le 28 juin 2026
« À toute époque, en tout domaine, le manque de moyens reste toujours, pour l’homme, le meilleur aiguillon de nature à lui permettre de révéler son inventivité, son ingéniosité, son intelligence. C’est souvent en ces circonstances qu’il révèle le meilleur de lui-même. »
« … reste toujours… »
Non ! Toujours, non !
Points de rue et opinions du monde…
Au bar des Inquiets
— Dis ! Tu savais, toi, que l’IA allait prendre le pouvoir ?
— C’est quoi, l’IA ?
— Ben, Claude !
— C’est qui, Claude ?
— Oh, piche ! Claude, c’est l’IA qui m’explique la vie de nos jours.
— Claude ? Mais tu le connais d’où ?
— Tu fais exprès ?
— Mais non ! De quoi tu me parles ? Moi, des Claude, j’en connais pas ! En dehors de Cloclo…
— Ce que tu peux être c*n, des fois ! Je te parle de l’intelligence artificielle, pauvre abruti !
— Et tu crois que je vais t’écouter ?
— Ma foi ! On discute, non ?
— Non, tu discutes avec je sais pas qui… Claude, non ?
— Ma parole, mais tu es inconscient ! Le monde est en train de changer et toi, tu t’en fous ?
— Mais ouais, je m’en fous ! Moi, j’ai qu’une vie, alors tout ce qui ne rentre pas dans mon cerveau, je m’en bats les flancs…
— Mon pauvre ! Tu es une victime de ta con*erie !
— Hé ben, je préfère être une victime de ma con*erie que de celle de Claude, que je connais pas !
— Figure-toi que tu as entièrement raison !
— Et pourquoi on parle, alors ?
— Pour faire passer le temps !
— Ah, à la tienne !
— C’est ça, à la mienne !
À toute époque, en tout domaine, le manque de moyens reste toujours, pour l’homme, le meilleur aiguillon de nature à lui permettre de révéler son inventivité, son ingéniosité, son intelligence. C’est souvent en ces circonstances qu’il révèle le meilleur de lui-même.
Beaucoup de films produits avec peu de moyens se sont révélés de véritables chefs-d’œuvre, rapportant parfois, après leur diffusion auprès du grand public, trois à quatre fois les sommes investies dans leur production.
Comme le dit un spot à la télévision : « Il faut être fou pour dépenser plus », surtout pour un navet.
Nous n’avons pas mis les pieds dans une salle de cinéma depuis au moins une quinzaine d’années. Quand nous voulons regarder un beau film, nous le choisissons sur Internet, nous payons 1,99 € (et non 25 € le billet, plus les frais de parking), nous le téléchargeons sur une clé USB et nous l’envoyons sur notre téléviseur à écran plasma, bien tranquillement chez nous, parfois avec des invités.
Si l’on veut faire des économies intelligentes, voilà une astuce à retenir.
Personnellement, j’aime encore bien regarder les vieux films en N&B, avec des dialogues bien ciselés (ceux de Michel Audiard font toujours autant recette) et des acteurs qui savent mettre en lumière le personnage qu’ils incarnent (*).
Le cinéma d’aujourd’hui fait trop appel aux effets spéciaux, privilégiant le spectacle à l’interprétation des comédiens. Dommage !
(*) Je citerai Raimu dans la trilogie de Marcel Pagnol, Fernandel dans la série des Don Camillo, Louis Jouvet dans Knock, un vieux Hitchcock. Mais il y en a bien d’autres que j’ai déjà vus quinze fois, toujours avec le même plaisir.
Les moyens devraient être proportionnés au besoin qu’on en a pour la fin qu’on se propose, par exemple pour raconter une histoire. De même que les techniques, d’ailleurs.
Les reconstitutions historiques ou uchroniques peuvent parfois demander des moyens.
Pour faire un spectacle immersif pour beaucoup de gens, même si avec peu de moyens, Halteris nous donne un point de vue inattendu sur les armes dites miracle des nazis :
https://www.youtube.com/watch?v=5yNC4ipa-ck
Il en va de même de certains univers fictifs, par exemple ceux dérivés de Tolkien. La richesse ouvre des horizons, en cela elle est bonne, mais elle égare ceux qui se dispersent avec elle, comme il peut d’ailleurs arriver avec la richesse informationnelle quand on se noie dans les détails.
Rien n’est de trop quand c’est nécessaire pour une œuvre, tout est de trop au-delà. C’est pour moi l’intemporelle règle, après, déterminer ce qu’il en est relève du cas par cas. De nouvelles possibilités font qu’on les explore, la nausée de l’excès amène à se restreindre, tout est bon qui parvient d’une façon ou d’une autre à l’élévation.
Gluck était non seulement un créateur de génie mais un heureux capable de défendre le renouveau en art tout en ne se fâchant avec personne. Quel modèle, quelle musique et quelle vérité psychologique, par exemple sur la personne prête à mourir pour celle qu’elle aime.
D’accord, il y a de petits défauts, là, mais cet enregistrement donne l’occasion de découvrir une artiste capable d’autodérision en interprétant la Castafiore, et non seulement grande cantatrice mais excellente peintre aux œuvres disparues, ce qui, on l’admettra, peut faire rêver.
https://www.youtube.com/watch?v=KzWqlaBbXZQ
Monsieur Bilger, je suis totalement de votre avis, l’économie de moyens favorise souvent la créativité, au cinéma comme dans d’autres domaines. Et puis, les films de plus de deux heures m’em*erdent prodigieusement.
C’est, bien sûr, applicable à l’État également. Ce n’est pas parce qu’il manque de « moyens » qu’il se vautre lamentablement. C’est parce qu’il en a trop.