Pas touche au Cid !

Au théâtre de la Porte-Saint-Martin (pendant les travaux de la Comédie-Française) va se jouer, paraît-il, « un grand Cid coup de tonnerre », si l’on en croit l’article dithyrambique d’Anthony Palou dans Le Figaro.

Je n’avais a priori aucune raison de douter de cet enthousiasme à l’égard de la géniale tragédie de Corneille, écrite en 1637, mise en scène aujourd’hui par Denis Podalydès et jouée — pour le rôle de Rodrigue — par Benjamin Lavernhe.

Pourtant, quel saisissement lorsque j’ai lu que Podalydès, de concert avec d’autres sans doute, s’était permis de supprimer les deux premières scènes du premier acte et que, bien sûr, Anthony Palou trouvait cette mutilation bienvenue !

Dans la première scène, Chimène annonce à sa gouvernante Elvire qu’elle est amoureuse de Rodrigue et qu’elle espère que son père acceptera ce mariage. Dans la deuxième scène, l’Infante (la fille du roi), échangeant avec sa confidente Léonor, avoue qu’elle aime elle aussi Rodrigue, mais que son rang lui interdit d’épouser un simple noble.

Ces deux scènes placent d’emblée l’amour, ici, et son impossibilité, là, au fondement de la tragédie qui va suivre. Auraient-elles même été jugées inutiles, je considère que ce n’est pas à notre modernité, aussi brillante et inventive qu’elle se croie, de mettre à bas ce que le classicisme a créé de meilleur ; et, loin d’admirer cette audace iconoclaste, je la juge lamentable.

De quelle présomption faut-il être animé pour s’autoriser, face à l’œuvre si rigoureusement pensée, bâtie et articulée d’un Pierre Corneille — sans doute notre William Shakespeare —, à retrancher deux fragments capitaux d’une tragédie qui les appelait par la seule volonté de son auteur, et à faire ainsi injure à son génie en osant réviser ce sublime monument de notre théâtre national ?

Ce n’est pas la première fois que je constate que les acteurs les plus intelligents, les plus lettrés, les plus cultivés — Denis Podalydès en fait partie — deviennent parfois de redoutables fossoyeurs de l’esprit originel d’un chef-d’œuvre, dès lors qu’ils prétendent l’avoir mieux compris que son auteur et se plaisent à s’imaginer eux-mêmes créateurs, fût-ce au second degré…

Je vais faire preuve d’indulgence. On aurait pu se livrer aux pires fantaisies, s’abandonner à des apparences et à des accoutrements absurdes, substituer le rire aux larmes et la vulgarité à l’honneur, malmener le langage ; mais, de grâce, on n’avait pas le droit de toucher à la substance même de cet art cornélien, fait d’une dramaturgie juste et nécessaire : on n’avait pas le droit de censurer Corneille !

Ces petits maîtres sont insupportables, qui s’en prennent aux grands et viennent ainsi troubler, pervertir l’admiration qui, depuis le XVIIᵉ siècle, a voulu Le Cid ainsi, dans sa splendide intégrité.

Denis Podalydès n’avait qu’un devoir : se mettre humblement au service de Pierre Corneille pour nous offrir, grâce à une troupe indépassable, un Cid d’exception.

Le nôtre.

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Retailleau - Lisnard : quel gâchis !

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  1. « J’ai lu que Podalydès, de concert avec d’autres sans doute, s’était permis de supprimer les deux premières scènes du premier acte » (PB)

    Géniale, la vanité des médiocres est géniale, infiniment géniale.
    Je m’étonne qu’il n’ait pas transformé la victoire du Cid sur les Arabes en défaite, pour être dans le vent de l’histoire et plaire à Mélenchon.
    Sinon, on peut poursuivre dans la déconstruction : pourquoi pas les Variations Goldberg sans l’aria du début et de la fin ?

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