La prochaine élection présidentielle ne sera pas comme les précédentes. Il ne s’agit pas seulement de relever le grand nombre de candidats qui nourrissent tous des espoirs, mais verront bientôt leurs rangs s’éclaircir. Il s’agit surtout de montrer combien ceux qui demeureront en lice seront confrontés à des défis nationaux et internationaux que notre pays n’a jamais connus à un tel degré d’intensité.
Avant que la décantation ne s’opère, vers le mois de février 2027, si l’on suit le pronostic crédible de François Hollande, la multitude des prétendants actuels est condamnée à des attitudes qui poussent jusqu’à la caricature des comportements certes jamais absents des précédentes élections présidentielles, mais jamais portés à une telle outrance.
En effet, qui, hier, aurait pu se présenter sans tenter de s’afficher comme le meilleur, le seul capable de maîtriser et de résoudre les problèmes et les difficultés de notre pays ? Il a toujours fallu une certaine dose de narcissisme pour oser se lancer dans l’aventure politique la plus importante de notre démocratie. Il y a donc toujours eu, naturellement, une forme de présomption obligatoire pour se rendre crédible auprès de la communauté nationale.
Ce qui s’est radicalement modifié, c’est le caractère désespéré de cette présomption.
L’exemple de Natacha Polony, une femme intelligente et engagée, est particulièrement éclairant. Mais il pourrait être généralisé sans abus tant aux candidats de témoignage qu’aux compétiteurs classiques et habituels de la classe politique.

Quand, pour justifier sa participation à la campagne présidentielle, Natacha Polony annonce que « la situation l’oblige », elle sait que ce propos, cette apparente assurance, cette obligation de s’engager, pourraient être partagés par tous ses adversaires. Avec, dès lors, un risque de banalisation de ce que chacun aurait aimé être seul à exprimer.
Dans le même registre, elle a étonné par sa certitude en affirmant vouloir « négocier avec Poutine » et en ajoutant qu’« il va falloir se mettre autour d’une table et lui dire que ça suffit » (franceinfo). On mesure pourtant à quel point, même si Poutine acceptait de « négocier », une telle injonction aurait peu de chance d’être suivie d’effet.
Cette présomption est à la fois nécessaire et désespérée. La singularité du climat actuel tient à ce que ce double constat peut s’appliquer à tous les candidats. Mais aucun ne pourra aisément faire passer son projet du registre des vœux pieux à celui d’une espérance concrète dans l’esprit des citoyens, d’une possibilité sérieuse de mise en œuvre, avec une crédibilité qui tiendrait aussi bien à la qualité du programme qu’aux qualités du candidat lui-même.
La communauté nationale, même si elle était débarrassée des haines et des colères qui la déshonorent, s’est vue si souvent trahie que les promesses, non seulement ne sont plus écoutées, mais, pire encore, apparaissent comme le signe désolant et pervers d’une politique « à l’ancienne ».
Hier, dans les campagnes plus ou moins bien menées, un lien de conviction et de vraisemblance subsistait entre le citoyen et son favori. Celui-ci n’était pas voué à prendre des engagements dans une sorte de désert démocratique.
Aujourd’hui, c’est comme si l’on avait fait table rase de cette République qui laissait au moins aux candidats une chance d’être crus.
Et eux-mêmes n’ignorent pas, même les plus assurés et les plus énergiques, que ce qui les attend est un Himalaya à gravir : il leur faudra tout changer, l’esprit et la lettre du pays, la substance et le cœur de la France.
Face à un tel avenir, comment ne pas comprendre que ces présomptions soient devenues obligatoires, comme une condition de survie, et, en même temps, tragiquement désespérées ?
Vous instruisez une fois encore le procès des candidats. Ce procès est légitime, mais il laisse dans l’ombre l’autre partie à l’audience : l’électeur. C’est peut-être lui, cette fois, qu’il faudrait faire comparaître.
Le diagnostic n’est plus à établir, il est connu de tous. Une dette qui ne cesse de croître. Une transition climatique qu’il faudra financer. Une démographie qui fragilise chaque année un modèle social bâti pour une autre pyramide des âges. La France voudrait rester le pays dont l’État protège le plus ses citoyens tout en demeurant l’un de ceux où l’on travaille le moins sur l’ensemble d’une vie. Cette équation n’a pas de solution, et chacun le sait.
Les Français ne l’ignorent pas. Interrogés, ils reconnaissent la nécessité des réformes et la remise en cause de situations qu’on croyait acquises. Mais chacun a fourbi son argumentaire pour démontrer que l’effort revient aux autres : aux actifs plutôt qu’aux retraités, aux « riches » plutôt qu’aux classes moyennes, au public plutôt qu’au privé, et inversement. Le Français est réformiste pour son voisin.
Si la présomption des candidats est désespérée, ce n’est pas seulement qu’ils ne sont plus crus. C’est qu’on leur demande l’impossible : promettre le redressement sans que personne n’ait à le payer. Les deux favoris l’ont parfaitement compris. Ils savent qu’ils ne tiendront pas ce qu’ils promettent. Leur cynisme consiste précisément à offrir à l’électeur un abri commode contre sa propre lucidité.
Face à cette démagogie, la surenchère serait vaine. Reste la seule voie de la pédagogie, un langage de vérité sur l’état réel du pays et sur les efforts qu’il exige. Mais une vérité qui ne s’adresserait qu’aux plus modestes ne serait qu’un mensonge mieux habillé. Les réformes fiscales des années Macron ont d’abord profité aux plus gros patrimoines. Le ruissellement attendu ne s’est pas produit. L’effort ne sera accepté que s’il est justement réparti.
Les candidats ont leurs responsabilités, les citoyens les leurs, et elles ne se délèguent pas.