Un autre Thierry Lévy…

Il y a des personnalités qu’on ne se lasse pas de regretter. Parce que partout où leur existence s’est manifestée, elles ont laissé une trace ineffaçable. Thierry Lévy est évidemment de celles-là.

J’ai écouté récemment le podcast de l’émission de France Culture À voix nue consacrée à la grande photographe Marie-Laure de Decker, qui a été sa compagne et qui a donné naissance à leur fils Balthazar le 8 décembre 1980. Celui-ci est devenu avocat comme son père.

La personnalité de Marie-Laure de Decker, avec ses vies multiples, est passionnante, authentique, parfois extrême, sans concession, rugueuse, et on n’est pas obligé d’être accordé avec elle sur tout. Décédée le 15 juillet 2023, elle évoque, dans une séquence de cette émission, Thierry Lévy, mort le 30 janvier 2017.

Elle le fait à sa manière, en admirant l’homme de courage — vertu, selon elle, capitale —, « seul contre tous », qui « détestait les juges » et défendait avec intégrité les causes les plus désespérées.

Il est risqué, et même impudent, de contredire, ou au moins de nuancer, le portrait intellectuel et judiciaire dressé par sa compagne, qui le connaissait mieux que personne.

Il est incontestable que ce très grand avocat, qui a été un ami unique, même si, en définitive, je l’ai trop peu vu, était « hostile à tout pouvoir, toute loi, tout juge » mais, en même temps, le simple exercice de défendre les faibles, les démunis, selon lui les innocents ou jamais les pleinement coupables, le mettait forcément en relation avec un univers que, sincèrement, il abhorrait mais dont il avait besoin pour les relaxes et les acquittements qu’il espérait.

Certes, avec sa langue superbe, il n’est jamais entré en connivence, même par utilitarisme, avec les magistrats ou les jurés, tentant cette impossible synthèse d’une stratégie de conviction délibérément fondée sur un défaut d’empathie volontariste à l’égard de ceux qu’il s’était donné pour mission de persuader.

Il m’a semblé – mais je ne suis sûr de rien – que, sur le tard, peut-être lassé par des insuccès insupportables, il avait abandonné cette vision totalitaire de la défense où le souci de la pureté (jamais être partie civile, jamais plaider contre un détenu, jamais valider la prison) et la hantise de la moindre compromission ne pouvaient qu’engendrer, en plusieurs circonstances, des résultats décevants.

Surtout, quand on avait le bonheur de le connaître, de l’apprécier et d’avoir son extraordinaire retour amical, on ne sentait pas, aussi bien sur le plan judiciaire que dans les instants familiers, la possible rigidité d’un esprit, d’une philosophie et d’une pratique, mais seulement une fabuleuse intelligence et une profondeur qui mêlaient une écoute intense à la compréhension d’autrui et à une aptitude indépassable à ne jamais tomber dans la vulgarité, pour le rire comme pour la gravité. Avec lui, il se passait toujours quelque chose, dans le domaine sombre de la justice comme dans la douceur de l’amitié, où il vous élevait en feignant de tout recevoir de vous.

On me pardonnera de garder en mémoire cette parole magnifique qui jamais ne trahissait l’exigence, la justesse du vocabulaire, la force, la vigueur et l’originalité de l’idée.

C’est un peu un autre Thierry Lévy que le mien que Marie-Laure de Decker a mis en lumière, mais j’ai la faiblesse de considérer qu’aucun n’est de trop…

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