Michael Connelly : la clé de l’énigme…

Durant les vacances, tout en écrivant le Petit Traité de la parole pour les éditions Guy Trédaniel, sous l’égide amicale du directeur de collection Mathias Leboeuf, je me suis replongé dans les romans de Michael Connelly (MC), après avoir fait la liste de ceux que je pensais n’avoir pas lus et qui étaient parmi les premiers qu’il avait publiés, avec notamment son fabuleux héros, Harry Bosch, à la fois complexe, déchiré, libre et formidable enquêteur.

Il y a eu L’Arbre de fer, L’Oiseau des ténèbres, Deuil interdit et Wonderland Avenue. La passion qu’on met à les lire, avec une intense curiosité anticipée et la certitude que, peu ou prou, on trouvera à la fin le même bonheur, le même enthousiasme, ce mélange d’admiration et d’étonnement devant le tour de force répété de cet ancien journaliste devenu un grand romancier, ne se dément jamais..

J’insiste sur cet adjectif « grand » parce que MC a réglé une fois pour toutes la distinction artificielle entre la littérature élevée et la littérature populaire, si on veut bien admettre que les critères essentiels ne tiennent pas seulement à la qualité du style et à la sophistication du récit, mais à la fascination qu’on éprouve face à une intrigue à la fois mystérieuse et subtile, à l’extraordinaire talent narratif de l’auteur, à l’incroyable mouvement d’une histoire dont on sait qu’elle sera riche en rebondissements et en coups de théâtre, à la puissance romanesque de l’affrontement constant entre le Bien et le Mal, la lumière et les ténèbres, aux interrogations philosophiques accessibles qui accompagnent le déroulement de l’action et font de ces livres bien plus que des romans policiers ordinaires.

Sur le plan technique, outre l’avantage intellectuel offert par une fiction qui ne quitte jamais le personnage principal sans s’égarer dans des digressions inutiles, l’art de MC présente cette particularité tellement efficace de ne jamais écrire une phrase sans action, de multiplier les données factuelles, d’abonder en données signifiantes, sans le moindre temps mort, avec un rythme à bride abattue dont la conclusion ne laisse jamais le lecteur déçu.

Je ne mépriserai jamais l’éloge d’un livre dont on affirmerait qu’on n’a pas pu le lâcher, mais les romans de MC sont bien plus que cela : un univers professionnel, un monde politique d’ambitions, de jalousies, de frustrations et aussi d’amour — nostalgique d’une épouse toujours désirée, d’un père pour sa fille —, une atmosphère de mystères, de culpabilité et d’innocence.

Une vision infiniment pessimiste de la condition humaine, rachetée, compensée, non pas par la transcendance (tout chez Bosch, notamment son passé d’enfant abandonné, la guerre du Vietnam et les tunnels, l’éloigne de ce sentiment), mais par l’indéracinable volonté d’Harry de faire place nette là où le destin l’a placé, contre les horreurs du crime et la malfaisance de ceux qui ont affaire à lui.

Nulle envie de m’excuser de mon enthousiasme, de me justifier pour ce billet qui loue MC et ses livres, mais j’ai été touché que, récemment, deux personnalités que, dans des genres différents, j’apprécie — Nicolas Demorand et Philippe Lançon — partagent ma dilection pour Michael Connelly.

On annonce un prochain livre. Vite, vite !

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Voir les Commentaires (15)
  1. Harry Bosch, c’est un peu daté. Traité, aux dernières nouvelles, par chimiothérapie pour une leucémie, il apparaît dans le dernier opus L’arbre de fer (des bosquets de cet arbre se trouvent sur l’île de Santa Catalina, lieu de l’intrigue, au large de Los Angeles).

    Dans ce bosquet, on a découvert, quatre ans après sa disparition, le cadavre d’une randonneuse grâce à un chien renifleur et à un nez artificiel (sonde capable de déceler les composants chimiques relâchés dans le sol lors de la décomposition de restes humains).

    Présenté sous l’aspect d’un vieil homme, Bosch apparaît fugitivement dans ce livre à l’enterrement au cimetière de l’Oakwood Memorial Park de Chatsworth (quartier de Los Angeles) d’un flic (dénommé Quigley) tué à l’aéroport de l’île Santa Catalina lors d’une tentative d’appréhension de suspects qui convoyaient de la drogue.

    À l’enterrement, Bosch côtoie Renée Ballard, flic-surfeuse, autre héroïne célèbre de Connelly. Bosch a été le mentor de Ballard. Elle dit alors de lui à son collègue Stilwell officiant sur l’île Santa Catalina, co-héros avec elle du polar : « Il ne relisait jamais le dossier [du crime] de la même façon. Il en changeait à chaque coup. La chronologie à l’envers. Ouvrir le dossier au hasard. Pour lui, envisager les choses sous un nouvel angle, ça rafraîchissait le cerveau. »

    Connelly est aux antipodes de la quintessence du roman noir qu’est Chandler qui écrivait dans Le Grand Sommeil lorsque Philip Marlowe se rend chez le vieux général Sternwood, père de deux filles très belles mais assez spéciales : « L’entrée principale de la demeure (…) avait deux étages de haut. Au-dessus des portes, de taille à laisser passer un troupeau d’éléphants hindous, un grand panneau de verre gravé représentait un chevalier en armure sombre, délivrant une dame attachée à un arbre et qui n’était revêtue que de ses longs cheveux ingénieusement disposés. Le chevalier avait rejeté la visière de son casque en arrière pour se donner un air plus sociable, et il tripotait les noeuds des ficelles qui retenaient la dame à l’arbre, sans arriver à rien ».

    Comme Connelly (et James Ellroy, Robert Crais…), l’autre grand personnage de Chandler, c’est Los Angeles.

    Si Connelly ficelle bien les intrigues de ses « page turner », Chandler est déroutant. Il disait : « Toute ma carrière est basée sur le principe que la formule n’a pas d’importance, ce qui compte c’est la manière dont vous la traitez. »

    Lors du tournage du Grand Sommeil, Hawks avait télégraphié à Chandler : « Dites-moi, dans votre histoire, qui a tué Owen Taylor ? »

  2. @ Jérôme

    Je ne lis qu’aujourd’hui votre remarque concernant l’écriture de ces livres, souvent parfaite pour une transposition au cinéma. La parenté est indéniable. Cerise sur le gâteau, la ville où se déroule l’intrigue fait toujours partie intégrante du scénario et elle a souvent beaucoup de caractère. Los Angeles et sa banlieue pour Harry Bosch (Connelly).

    En fait d’écriture, le cinéma ne peut pourtant reprendre que les dialogues d’un roman, et encore. Il fait progresser le récit avec des images, pas avec des mots. Le film apporte d’ailleurs une précision visuelle qui ajoute au livre : elle s’impose au spectateur là où le lecteur, uniquement guidé par des mots, se représente les choses à sa façon, ou de manière assez vague.

    Le livre apparaît comme la matrice, et le film comme le produit dérivé, trop achevé quelquefois.

    Personnellement j’ai souvent été un peu déçue par les films, même les très bons, comme Mystic River qui a reçu des tas de prix. En voyant le film avec des amis, et en en discutant avec eux, j’ai constaté par exemple que le film réussissait à rendre presque pardonnable le père de la jeune femme retrouvée morte (j’ai oublié son nom), ce truand mafieux qui fait la loi dans le quartier, et qui en vient à exécuter un innocent, trop hanté par son propre passé de victime pour se défendre. Ou en tout cas le film atténue son caractère abject, alors que le livre est sans ambiguïté à ce sujet, quoique de façon sobre. Comme si ce qu’on voyait avec les yeux et l’émotion immédiate qui en résultait émoussaient l’acuité du jugement.

    Cela dit, c’est quand même un très bon film. Et d’accord avec vous, on ne voit pas comment des auteurs modernes de polars auraient pu échapper à l’influence du cinéma sur leur façon d’écrire leurs romans.

  3. @ Lucile

    Pour paraphraser une formule bien connue : vos commentaires sont encore plus beaux, style et fond, quand vous êtes… déterminée à défendre votre point de vue. 😉

    Quant à moi, j’ai lu dans ma jeunesse des polars : les San-Antonio, les Boileau-Narcejac, dont personne ne parle et qui pourtant ont donné quelques beaux films, et puis quelques livres de la Série noire, évidemment.

    J’ai abandonné ensuite les polars et même le roman pour me plonger dans la poésie, où la concentration de la pensée me correspondait mieux.

    Depuis quelques années, je suis revenu au roman sur la pointe des pieds.
    Jean Raspail, merveilleux par son style et par la magie de ses histoires, Andreï Makine et sa mélancolie slave…

    Je termine « Cien años de soledad » de García Márquez, en espagnol. Il paraît qu’il a dit que la traduction française ne lui plaisait pas. Un livre déjanté comme l’était, et l’est toujours, Don Quichotte. Mais bon, vous les avez certainement lus tous les deux.

    Voilà, je parle de mes lectures, n’ayant rien à dire sur l’auteur du jour, dont je veux bien croire qu’il est excellent.

  4. Michel Deluré

    « Nulle envie de m’excuser de mon enthousiasme… » (PB)

    Mais quelles raisons pourraient bien justifier que quiconque ait à s’excuser d’apprécier tel genre littéraire par rapport à tel autre, tel style de musique par rapport à tel autre, telle école de peinture par rapport à telle autre ?

    En quoi faire partager le plaisir personnel que l’on a éprouvé à la lecture de tel écrivain, à l’écoute de tel compositeur, à la découverte de tel peintre -plaisir qui est en fait le but commun recherché tant par l’artiste que par le destinataire de l’oeuvre – justifierait que l’on ait à s’excuser de cette démarche ? La crainte peut-être du jugement d’autrui considérant que certaines classes sociales ne sauraient goûter certains genres « supposés mineurs » ?

  5. « J’insiste sur cet adjectif « grand » parce que Mochael Connelly a réglé une fois pour toutes la distinction artificielle entre la littérature élevée et la littérature populaire, si on veut bien admettre que les critères essentiels ne tiennent pas seulement à la qualité du style et à la sophistication du récit, mais à la fascination qu’on éprouve face à une intrigue à la fois mystérieuse et subtile, à l’extraordinaire talent narratif de l’auteur, à l’incroyable mouvement d’une histoire dont on sait qu’elle sera riche en rebondissements et en coups de théâtre, à la puissance romanesque de l’affrontement constant entre le Bien et le Mal, la lumière et les ténèbres, aux interrogations philosophiques accessibles qui accompagnent le déroulement de l’action et font de ces livres bien plus que des romans policiers ordinaires. » (PB)

    Monsieur Bilger, vous avez écrit une phrase beaucoup trop longue pour vanter le polar…
    Je me dis que vous vous moquez, et qu’à la fois vous êtes ici et là-bas.

    Des polars j’en lis depuis la bibliothèque verte, je ne suis pas bégueule, mais j’aime la précision, dès lors, je vous le dis comme je le pense : il y a lieu de distinguer entre la grande littérature et le reste.

    Cela ne doit pas être considéré comme une sorte de mépris mais plutôt comme une vérité irréfragable.

    Cependant, je précise que moi-même, je méprise le polar, c’est comme ça.

    J’aime ça, le mépris, ça dérange, et moi j’aime ce qui dérange, le troupeau, lui, aime ce qui ronronne, et ce qui lui permet de faire corps contre, et pour cela il y a le ban.

    Ce qui est donné dans le polar est du même acabit que ce qui est donné par Picasso, Vasarely, ou Le Corbusier, des lignes visibles, que le mouton pourra suivre aisément, à droite et à gauche des lignes quelques herbes folles, qui vont donner l’impression d’être l’Amazonie, pas trop de mots, pas trop de ponctuation, pas trop d’idées, pas trop d’adverbes, pas trop de morale, et un bon paquet de laideur, de bassesse, d’horreur, et puis ça doit juter la barbaque, de l’ADN, et dans l’ADN de l’envie, de la cruauté, de la peur, de la veulerie, de la maladie, de la souffrance et parce qu’il en faut un peu, de l’amour… un peu d’Amour !

    Mais oui ! Un peu d’amour, de soi d’abord et éventuellement du tabouret, du mégot, de l’alcool, et des fanfreluches…

    Puis, comme l’ennui est massif, on se fatigue car l’ennui fatigue mortellement, et à ce moment-là, un rebondissement, deux rebondissements, trois rebondissements et le temps est passé, insensiblement.

    Et insensiblement, on s’est laissé couler dans ce qui n’apportera rien, que ça…

    Le temps est passé, il est mort, sans révolte, volontiers, le plaisir d’être un con parmi tant d’autres…

  6. Je suis plutôt amateur des romans de Ellroy mais je vais faire confiance à PB et suivre son conseil.

  7. Oui, ces romans sont plus que de simples polars.

    Michael Connelly, Harlan Coben, Dennis Lehane, Lee Child, Lawrence Block, toute cette génération d’auteurs de polars est lue sur la terre entière par des lecteurs variés qui s’en délectent. J’en suis.

    Pour mener leur récit avec le plus d’efficacité possible, ils ont créé un style presque minimaliste, dont leur aîné Elmore Leonard a fixé les grandes lignes. Pas de descriptions, ni de la météo, ni du paysage, ni des personnages. Rien qui arrête le déroulement du récit. Pas d’adverbes pour modifier le sens des verbes. Rien qui puisse distraire le lecteur. Beaucoup de dialogues. Pour rapporter un dialogue, le mot (il/elle) « dit » est le seul valable, parce que le plus neutre (et non « murmura, avoua, répliqua, lança, avança » etc.). Pas de paragraphes denses avec « trop de mots ». « Pas plus d’un point d’exclamation pour 100 000 mots ». Et surtout, rien qui ressemble à de la littérature.

    « Ma règle la plus importante, qui résume toutes les autres : si ça ressemble à de l’écrit, je le réécris ».
    https://www.theguardian.com/books/2010/feb/24/elmore-leonard-rules-for-writers

    À noter que ce n’est pas vraiment un style parlé non plus, parce qu’il n’y a ni creux ni redites.

    1. Superbe et impériale votre tirade explicative ainsi que le lien que vous nous offrez concernant le style de ces auteurs de polars.
      Je ne sais pas pourquoi mais je me suis dit que tous ces auteurs avaient eu un précurseur, au style encore plus concis.
      Un roman de trois verbes : « Veni, vidi, vici ! », un peu plus original encore que ceux décrits, puisque c’est l’auteur, un certain Jules César, qui est assassiné à la fin.

      P.-S. : ne m’en veuillez pas, la canicule a des effets désastreux chez moi. 😉

      1. Oui, c’est intéressant, cette explication. Pensez-vous également que, chez ces auteurs, ils pensent, au moment de l’écriture, aux possibles adaptations cinématographiques, ce qui pourrait aussi expliquer l’utilisation de dialogues proches de ceux qui se tiennent dans la vie ?

      2. Oui Tipaza, ça sonne bien, mais à part quelques érudits comme vous peut-être, personne ne s’est jamais précipité pour acheter les livres de Jules César, y compris la Guerre des Gaules.

        Philippe Bilger a parfaitement décrit ce qui fait la substance de ces polars, et l’émotion brute du lecteur, au bout du bout du récit, quand le mensonge se dissipe, et quand s’amorce une forme de réparation des dégâts ; une réparation sans illusion, sans grandiloquence, sans triomphalisme, parce qu’il y a encore du boulot, et que ce boulot, ce sont des gens ordinaires qui unissent leurs efforts pour le faire, pas des héros.

        Ce sont des fictions auxquelles on décide de donner du crédit de la première page du livre jusqu’à la dernière ligne, comme engagés dans un contrat tacite avec l’auteur ; celui-ci, en échange de l’oreille qu’on lui accorde, s’engage à dépouiller son vocabulaire, et se refuse, avec notre accord, à patauger dans le sentiment.

        Vous me direz, c’est facile, le temps d’un roman. Ça fait du bien quand même, et on en sort plus résolu.

  8. Je n’ai pas encore lu de roman policier de Michael Connelly, mais je me suis toujours fié à l’avis de Philippe Bilger quand il s’agit d’ouvrages littéraires. Je vais donc commander un ou deux de ses livres à la Fnac.

    En fait, dans ma jeunesse, les romans policiers que j’appréciais particulièrement étaient les enquêtes du commissaire San-Antonio, de Frédéric Dard, avec des personnages atypiques comme son adjoint Bérurier et l’inspecteur Pinaud.

    Pas sûr que ses romans feraient recette aujourd’hui, car un peu trop machos, avec des passages un peu « gras » au goût des âmes sensibles. Mais à l’époque plus insouciante des « sixties », ils avaient un beau succès.

    Frédéric Dard disait avoir fait sa carrière avec un vocabulaire de 300 mots et avoir inventé tous les autres. Souvent comparé à Rabelais pour sa truculence, il a forgé un langage unique à travers sa série des San-Antonio, mêlant argot, néologismes et calembours.

    1. @ Achille

      Si vous me permettez un conseil, commencez donc par Le Poète, c’est sans doute le plus ambitieux de Connelly… et le plus prenant. Bosch n’apparaît pas dans celui-là, mais vous le retrouverez dans la suite, Los Angeles River…

  9. La Blonde en béton, L’Épouvantail et La Défense Lincoln m’emmènent jusqu’au bout de la nuit. Les autres romans en firent autant.

  10. Grand amateur également. Je suppose que vous avez vu l’adaptation de Créance de sang et de La Défense Lincoln.

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