Qu’on se rassure : je ne suis pas pris d’une sorte de vertige des grandeurs, d’immodestie pathologique qui me conduirait à oser me mettre sur le même plan que ces deux personnalités incomparables, dont l’une a passé son temps à admirer l’autre…
Qui ne sait pas aujourd’hui que Michel Onfray (MO) est un inconditionnel de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon (PJP), dont il ne cesse de montrer la formidable actualité, avec des pistes intellectuelles, politiques et sociales qui seraient très utiles pour notre monde déboussolé ?
Dans L’Anarchie positive, la biographie qu’il a consacrée à PJP, ainsi que dans un entretien accordé au Point, MO développe avec brio l’incroyable modernité, selon lui, de cet « anarchiste positif », les raisons pour lesquelles les personnalités de gauche les plus connues sont aux antipodes de son authentique vision d’une gauche qui « se situe ailleurs, chez Proudhon entre autres », ainsi que le caractère infiniment salutaire, par exemple, de l’aspiration à une décentralisation contre le jacobinisme et d’une réflexion sur le pouvoir, qui cherche aussi bien à éviter la domination que la dépendance.
C’est sur ce point, qui est essentiel — et MO a la dent dure lorsqu’il s’interroge sur Alain Finkielkraut, qui se dit de gauche en décriant une gauche qui ne l’est plus, et se demande « à quoi ressemble la gauche d’Alain Finkielkraut » — que je me glisse, sans me pousser du col.
Parce que je ne partage pas la condescendance avec laquelle MO pourfend les « libertariens », qu’il qualifie d’anarchistes de droite, en faisant référence en particulier à Javier Milei et à Elon Musk. Il les résume au slogan : « En avant ! Suppression de l’État et mort aux faibles », ce qui n’est pas inexact. Alors que Proudhon est favorable à « un État anarchiste ». Il régulerait, mais n’écraserait pas.

« Anarchiste de droite » est pourtant une étiquette qui m’a toujours bien plu lorsque j’avais à définir ma position politique, aussi éloignée d’une droite caricaturale et cynique que d’une gauche idéaliste et inefficace. Il me semblait que ma volonté d’imprévisibilité, mon souci de ne pas être enfermé dans des convictions comme dans une prison, n’étaient pas dénaturés par cet « anarchisme de droite », conciliant liberté et approche plus conservatrice que progressiste.
Dans cet entretien, MO cite une phrase de Nietzsche : « Il m’est odieux de suivre autant que de guider. »
J’aimerais tellement être capable de ressentir cette double détestation. Pour « suivre », je n’ai jamais eu le moindre problème. Je me souviens de mes réquisitions à la cour d’assises de Paris, où j’expliquais aux jurés « que j’éprouvais plus l’orgueil de précéder que la vanité d’être suivi ». Je n’ai jamais changé sur ce plan, au point parfois — je l’admets — de tomber dans une sorte de refus de dépendance assez ridicule, vivant comme une servitude le moindre recours à autrui.
En revanche, il est évident que, dans le comportement que j’ai évoqué pour les assises, être un « guide » solitaire, indépendant, influent, a satisfait une part de ma nature, et je suis contraint de reconnaître que, si l’existence m’en avait donné la possibilité, avec les diverses configurations du pouvoir qu’elle peut faire surgir, je n’aurais sans doute pas résisté à ce penchant de « guider », aussi trouble qu’il puisse apparaître.
MO me pardonnera, mais je ne suis pas loin de penser que lui-même n’est pas totalement étranger — sans la moindre arrogance ni vanité — à cette noble ambition de convaincre, d’alerter, de dénoncer, de dissuader, de prévenir, de semoncer. Et donc de guider.
Je suis en bonne compagnie.
« Proudhon, Onfray et moi… »
Ça fait beaucoup d’illustres personnages à commenter !
Commençons par Michel Onfray puisqu’il est le lien entre les deux autres.
Une fois n’est pas coutume, je partage l’opinion de Marc Ghinsberg disant : « Michel Onfray est, à mes yeux, un très bon passeur des grands systèmes philosophiques. »
Après, que cet excellent passeur et conteur, sachant raconter la vie des autres sous un angle relativement original, soit un toutologue, ma foi, on lui demande de faire le toutologue, il fait le toutologue.
Paris vaut bien une messe ; quelques euros dans son escarcelle valent bien quelques toutologies.
Il faut reconnaître qu’il fait le toutologue avec génie. J’ignorais cette déclaration :
« L’astrophysique nous apprend qu’il y a un réchauffement climatique causé par ce que l’on nomme les plurivers, les multivers et les interactions entre les univers. »
Elle a provoqué chez moi l’hilarité de rigueur, accompagnée d’une admiration sans bornes.
Pensez donc : avec cette déclaration, MO se hisse au niveau de Salvador Dalí, dans ces moments de délire psychédélique, comme il aimait à les définir lui-même.
Et encore, Dalí n’a jamais fait référence aux multivers, n’est jamais sorti de notre petit univers, ce que MO fait sans complexe et sans retenue.
Du grand, du très grand délire psychédélique que Dalí aurait envié.
Totale admiration, surtout s’il le pense sincèrement.
Les délires les plus sincères sont les plus beaux, a dit le poète.
Proudhon, je le connais moins bien que Dalí, on comprendra facilement pourquoi.
Ce que je sais de lui, c’est qu’il avait une pensée un peu contradictoire, non pas par confusion mentale, mais par sincérité. En politique, la sincérité est toujours un handicap qui amène à penser contre soi-même parfois. Erreur fatale que les politiques évitent soigneusement, sauf Éric Zemmour, et on voit à quel niveau il est dans les sondages.
MO qualifie les libertariens d’anarchistes de droite. Il me semble que c’est bien vu.
De droite parce qu’ils admettent une certaine verticalité du pouvoir, mais limitée à l’essentiel du régalien ; pour le reste, ils se veulent entièrement libres, et surtout libres de normes et de contraintes sociales susceptibles de limiter leurs capacités d’initiative.
Les anarchistes de gauche sont partisans d’une horizontalité du pouvoir, avec des commissions, des soviets partout et sur tous les sujets, du plus régalien au plus quotidien. La palabre tribale comme exercice du pouvoir. On sait comment ça finit toujours : c’est celui qui crie le plus fort et qui a le plus gros gourdin qui met fin à la palabre et prend le pouvoir.
Un dernier mot sur la phrase de Nietzsche, préférée de MO :
« Il m’est odieux de suivre autant que de guider. »
On peut être d’accord avec MO : le suivisme et le guidage sont des contraintes sociales parfois lourdes, toujours encombrantes, en ce qu’elles limitent la liberté d’action.
Il reste l’exemplarité du comportement, qui ne dépend que de soi.
Onfray, c’est le philosophe fourre-tout qui nous gave depuis des lustres de ses certitudes et recommandations péremptoires, quel que soit le sujet… Hélas, vu l’embrouillamini de ses convictions, il serait grand temps qu’il commence à faire le ménage dans ses idées, où il ne semble plus se retrouver lui-même depuis pas mal de temps. Un encombrement extrême de sa pensée qui n’est pas sans évoquer une forme de syndrome de Diogène façon intellectuel !
Allô maman bobo, j’suis pas beau !
Cela me paraît heurter le bon sens que de faire cohabiter les termes « anarchie » et « positive ». Qu’attendre de positif, de bénéfique, d’efficace pour la collectivité là où il n’y a que carence d’autorité, rejet des règles, désordre ?
Aspirer à une décentralisation indispensable et salutaire, ouvrant un espace plus vaste de liberté et, à la fois, de responsabilité, pour contrer un jacobinisme excessif, étouffant et souvent inefficace, ne justifie pas pour autant de verser dans l’outrance et l’utopisme de l’anarchisme.
Saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique, est l’auteur d’une œuvre encyclopédique et encore de référence, notamment avec sa Somme théologique et sa Somme contre les Gentils. À la suite d’une expérience extatique, il qualifia tout ce qu’il avait écrit de paille, voulut qu’on la brûle, et se refusa à dicter un mot de plus jusqu’à sa mort, un an plus tard, à quarante-neuf ans.
M. Onfray connaîtra-t-il l’extase avant qu’il ne lui reste plus le temps de tout recommencer ?
En philosophie, il y a plus d’une centaine de profs de fac ou de prépas, en France, très supérieurs à Onfray en matière de pensée. Ils ont oublié de courir à la télévision ou à la radio. On les appelle parfois dans les jurys d’agrégation. Nul ne songerait à recourir au dénommé Onfray. Et pour cause.
Ses rengaines sur Proudhon ne l’empêchent pas de cachetonner chez Bolloré… assez peu proudhonien, semble-t-il.
C’est très bon pour les ventes du plus riche « philosophe » (guillemets de rigueur) français actuel.
On le sait, lors de la création du Cercle Proudhon en 1912, l’Action française était représentée par son directeur de publication, un certain Maurras : c’est là que le concept d’« anarchiste de droite » prend toute sa valeur ; une valeur que j’apprécie d’autant plus que certains anars de droite, genre Léautaud ou Blondin, ont un style sublime. 1912, c’est aussi l’époque où Gustave Hervé, le Mussolini français, commençait à avoir des doutes sur la trajectoire défaitiste révolutionnaire prébolchevique qui l’avait incité à planter un drapeau sur le tas de fumier de sa caserne (plus tard, il finit par trouver sa formule définitive : « C’est Pétain qu’il nous faut ! »).
On le voit aussi, Macrone regnante, le principal parti d’extrême gauche prend des positions de plus en plus originales pour des motifs de plus en plus curieux sur le droit au blasphème : la notion d’« anarchiste de gauche » demeure donc extrêmement séduisante.
Car les anarchistes, de droite comme de gauche, ne sont pas soumis aux échéances électorales ! C’est déjà quelque chose…
Michel Onfray parle et écrit trop. Sa parole, autrefois rare et précieuse, s’est banalisée par surexposition. Comme le dit Marc Ghinsberg, il devient malheureusement le « toutologue », donnant son avis sur tout, même là où il devrait se taire – ce qui finit par le décrédibiliser.
C’est dommage, car c’est un surdoué. Je prenais plaisir à l’écouter quand il se limitait à ses vrais sujets : Nietzsche, Proudhon, l’hédonisme, la critique radicale. Là, il était irrésistible.
Aujourd’hui, la quantité dilue la force.
Sloterdijk nous dit, dans son texte « Le continent sans qualités » :
« Le romancier Michel Houellebecq a reçu en octobre 2018 le prix de la société Oswald Spengler, dont le siège se trouve à Limbourg, en Belgique — peut-être pour rendre hommage aux propos qu’il avait tenus en 1998, selon lesquels l’Occident était en train de disparaître, mais que sa disparition devait être considérée plutôt comme « une bonne chose ».
Ce qui montre accessoirement comment, en France, en Belgique et dans quelques cercles allemands passéistes, le déclinisme continue à nourrir son homme.
Que Michel Onfray ait pu dire en février 2016 que « notre civilisation [était] morte » n’étonne pas réellement. Il y a cependant entre une déclaration de décès prononcée en présence de la presse et des caméras de télévision et l’établissement d’un certificat de décès par du personnel ayant l’expérience de la morgue une différence que l’on ne devrait pas totalement négliger. »
Le guide a tout loisir de choisir qui le guide, au risque sinon de conduire ceux qui le suivent aux gouffres violents de l’anarchie.
Sans Dieu, les hommes deviennent des dieux les uns pour les autres.
Il est temps de devenir réellement chrétien, même pour les nietzschéens, c’est à dire parfaitement incroyant en la violence.
À l’endroit du péril, grandit aussi ce qui sauve : l’amour peut tout.
https://www.youtube.com/watch?v=dliNdZ6hK4c
Sincèrement, je préfère mille fois Alain Finkielkraut à Michel Onfray. Et la gauche du premier n’a rien à envier à celle du second, vu que, manifestement, l’un comme l’autre n’appartiennent plus à ce courant de pensée.
AF n’a rien à envier à MO sur le plan culturel, que ce soit dans le domaine littéraire ou philosophique. Mais il n’exsude pas la fatuité insupportable de MO, qui se prétend un émule de Proudhon, mais dont les idées ont progressivement migré de la gauche libertaire à la droite résolument réactionnaire.
À noter qu’on ne le voit jamais dans les manifestations « prolétariennes », préférant le confort douillet des plateaux télé de CNews aux côtés de Laurence Ferrari.
MO parle beaucoup et écrit encore plus. C’est son côté compulsif.
Certes, il lui arrive de dire des choses intéressantes dans ce déferlement de mots qui s’échappent de son cerveau en effervescence.
Après l’avoir apprécié à une certaine époque (*), aujourd’hui son côté exubérant et condescendant me fatigue.
AF, quant à lui, s’exprime avec modération, prenant le temps de choisir les bonnes expressions, s’appuyant sur des éléments factuels, faisant preuve de pondération dans les termes qu’il utilise lorsqu’il parle de personnalités qui n’ont pas l’heur de lui plaire, contrairement à MO, qui est toujours dans l’excès, à la limite de l’insulte.
Personnellement, je le trouve très tourmenté, ce qui est totalement contraire à ce que devrait être le comportement d’un philosophe.
(*) J’ai même quelques bouquins de lui dans ma bibliothèque.
Michel Onfray est, à mes yeux, un très bon passeur des grands systèmes philosophiques. Dès qu’il sort de ce registre, il bascule assez vite dans le toutologue fumeux.
Il y a peu, dans son rendez-vous hebdomadaire sur CNews, il lâchait avec une componction toute professorale :
« L’astrophysique nous apprend qu’il y a un réchauffement climatique causé par ce que l’on nomme les plurivers, les multivers et les interactions entre les univers. »
Cette affirmation a provoqué l’hilarité de la communauté scientifique.