Bien avant de lire l’excellent article que Martin Bernier consacre, dans Le Figaro, au philosophe écossais Alasdair MacIntyre, qui prône « une éthique de la vertu inspirée d’Aristote et de Thomas d’Aquin pour sortir notre époque de son désert moral », j’avais été frappé, dès 2007, par la relégation de la morale dans la vie politique.
Aujourd’hui, elle est quasiment devenue un gros mot, et celui qui l’invoque est perçu comme ridicule, tel un ringard qui ne comprendrait rien à l’existence, à la réalité des êtres et des choses.
Aussi navrante que puisse être cette impression, vérifiée par les expériences électorales passées et à venir, lors desquelles les débats parlent de tout sauf de l’éthique des candidats, on est bien obligé d’admettre que les citoyens se moquent comme d’une guigne de l’intégrité et de l’exemplarité, notamment judiciaire, des personnalités qui espèrent l’emporter. Comme si ces vertus n’avaient rien à voir avec l’efficacité politique et la vigueur de l’action, mais que, pire, elles étaient de nature à les entraver, à les gêner.
Est-il nécessaire de rappeler ces élus qui, d’une certaine manière, ont été confirmés par des électeurs totalement indifférents à leur morale personnelle ? Comme si l’exigence d’une éthique irréprochable relevait d’un autre monde, se trouvait absolument décalée par rapport au réalisme et même aux turpitudes obligatoires qu’imposeraient les affrontements partisans, la conquête du pouvoir et la sauvegarde de celui-ci.

Il y a une morale, si l’on peut dire, du pouvoir dont la finalité n’est rien moins que vertueuse, mais seulement vouée à user de tous les moyens, légitimes ou non, pour demeurer dans une situation de domination et de maîtrise. Une morale perverse au service de soi, au lieu d’une éthique destinée à favoriser le bien commun.
Pourquoi le pouvoir de la morale est-il moqué, comme s’il fallait à toute force ériger une frontière étanche, infranchissable, entre les enseignements religieux, les commandements laïques et les pratiques sociales et politiques, comme s’il était honteux de vouloir inscrire dans la quotidienneté du pouvoir les prescriptions de la foi et ses leçons, adaptées à l’administration des êtres et des choses, ou les enseignements d’un humanisme séculier, profane ?
On devrait au contraire considérer que l’anormal serait de n’être jamais guidé, avant l’action politique, par une lumière, qu’elle relève d’une éthique religieuse ou d’un impératif civil.
La question est bien formulée dans cet article auquel j’ai fait référence : « La morale sert-elle encore à quelque chose ? », dans lequel ce philosophe écossais déplorait que « l’éthique se soit détachée de la politique, l’État moderne s’étant construit contre la conception aristotélicienne de la politique qui visait la recherche du bien commun »…
L’une des plaies fondamentales de notre modernité, pour le gouvernement des nations et le bonheur des peuples, tient précisément à cette disparition de la morale comme guide suprême des entreprises collectives et des consécrations individuelles, au bénéfice d’un pragmatisme utilitaire et d’un clientélisme s’assumant sans honte.
J’entends bien qu’il ne s’agit en aucun cas d’être de purs esprits, sans mains plongées dans la pâte du réel.
Mais d’une morale irriguant tout et tentant, le moins mal possible, de sauver l’idéal dans le relatif de la vie publique et dans les affres des rapports de force.
C’est l’effet du cynisme ambiant. Lorsque les gens ont l’impression que les hommes politiques sont corrompus et agissent dans leur seul intérêt personnel, ils sont tentés de valoriser des comportements immoraux qui iraient dans le sens de leurs intérêts à eux. Cela ne sert à rien, mais cela procure une satisfaction psychologique temporaire.
De plus, le monde politique apparaît comme un univers inaccessible, où des privilégiés décident du sort des autres. Le fonctionnement en semble incompréhensible. Jouer les esprits forts, les cyniques, permet de s’extraire de la masse des victimes naïves et de prétendre qu’on connaît les secrets du pouvoir.
Mais la France possède une caractéristique particulière qui encourage cette attitude : elle est, depuis la nuit des temps, infectée par l’étatisme, le socialisme, le communisme de fait. Tout le monde a appris à traire le système. Tout le monde passe son temps à exiger de l’État qu’il prenne à autrui pour donner à soi – au nom de valeurs supérieures, bien entendu : la « justice sociale », la protection des faibles, l’écologie, la culture, la défense des « paysans » ou des minorités…
L’oppression communiste est si forte, que l’on est parfois pratiquement obligé de mentir. Je pense à certains infirmiers libéraux, dont les tarifs imposés sont si bas qu’ils sont conduits à les compléter par une fraude de niveau modéré, et par conséquent tolérée. C’est l’un des aspects les plus pervers de l’étatisme : il vous force à voler, il fait de vous son complice, il vous contraint à devenir corrompu à votre tour. C’est l’une des causes du désastreux état moral de la population russe.
Mutatis mutandis, c’est ainsi qu’une dictature tient ses prisonniers dans les camps de concentration : en les affamant jusqu’à ce qu’ils soient contraints de se voler les uns les autres, puis en confiant la discipline à des voyous.
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les gens valorisent la ruse et la tromperie de préférence à la morale. Quiconque déplore cet état de fait doit en tirer les conséquences, et réclamer une libéralisation radicale de la société française.
L’emprise de l’État doit être massivement réduite, et cantonnée à ses missions fondamentales qu’il doit mener avec beaucoup plus de rigueur : la sécurité et la défense, qui comprend la protection des frontières contre l’immigration.