L’apparente banalité de mon titre ne l’est pas tant que cela, au regard de la manière dont on appréhende, en général, la classe politique et, selon les convictions de chacun, les politiques de droite, de gauche ou des extrêmes.
Les récents accords conclus entre les deux tours des élections municipales, qualifiés de « honte » par le camp conservateur, ont pu en effet donner l’impression que l’univers des partis, le monde politicien, étaient très différents du monde ordinaire, que leurs vertus et turpitudes étaient sans commune mesure avec les nôtres, et qu’il y avait là de l’immoralité portée à son comble, de la trahison et de la médiocrité à foison.
Dans sa chronique du JDD, Pascal Praud offre une parfaite illustration de ce clivage entre les politiques et la société civile, c’est-à-dire nous-mêmes, puisqu’il nous annonce, évoquant seulement les premiers, « le retour des collabos, des lâches et des nuls », avec, pour consolation, l’émergence de quelques « justes ».
On peut approuver l’analyse politique et la stigmatisation morale et intellectuelle. Mais, quand on est honnête, on est immédiatement conduit à s’interroger sur la validité de cette condamnation et sur son exclusivité au détriment des seuls élus, députés ou sénateurs.
Pourtant, j’ai déjà souligné à quel point nous n’étions guère fondés, nous, citoyens de toutes tendances, démobilisés ou indifférents, à sans cesse nous moquer des politiques, en nous gaussant d’eux, en les tournant en dérision, parce qu’ils ne seraient pas au niveau, alors que, pour la plupart, ils nous dépassent, et que nous ne saurions pas accomplir, même parfois sur un mode discutable, ce que l’élection et le pouvoir leur ont assigné comme tâches et missions.

C’est la raison pour laquelle j’ai toujours refusé de participer à cette démolition civique, injuste et fortement démobilisatrice.
Surtout, les politiques ont été élus par nous ; ils viennent de nous, ils sont comme nous et, passés de l’ombre à la lumière, ils sont pétris de la même matière humaine et éthique, des mêmes forces et faiblesses qu’avant. Rien ne les distingue de nous, sinon que le suffrage a donné à leur identité et à leurs actions ou abstentions une importance que le quotidien du commun des citoyens ne connaît pas.
Cependant, pour reprendre le procès à charge de la chronique de Pascal Praud, on a évidemment le droit de sortir de la chose publique et d’oser avancer cette idée, et de proférer cette certitude, que, dans les existences privées, professionnelles, familiales, on retrouve, en mille circonstances, dans des affrontements durs ou soyeux, dans l’occulte comme dans l’affiché, dans la multitude des rapports de force, dans les compétitions, les jalousies et les ambitions, dans ce qu’on ose dire ou qu’on préfère taire, dans les innombrables comédies où l’on n’est pas ce que l’on prétend être, où l’on n’a pas de courage, où l’on plie, où l’on ment ou où l’on flatte, les vices dénoncés par Pascal Praud.
Certes, ils sont ralentis, étouffés, au petit pied, mais le ressort qui consiste à accabler les politiques sans se considérer soi-même, à les blâmer sans accepter que nous les ayons engendrés, à les condamner sans rémission et à les mépriser en occultant que, dans nos pratiques de vie, nous ne nous comportons pas mieux qu’eux, est trop commode, en ce qu’il nous place en surplomb.
Alors que, dans nos destinées, force est d’admettre que les politiques nous procurent le merveilleux avantage de pouvoir battre notre coulpe sur leur poitrine, en oubliant tout ce qui, à chaque seconde, nous dégrade et nous interdit de nous croire supérieurs aux politiques : nous sommes comme eux, ils sont comme nous.
Ils font plus de mal que nous, certes, parce que leur champ de maîtrise est étendu : il engage le destin d’une cité, d’un pays, parfois du monde. Il n’empêche que, là où nous vivons, où nous travaillons, où nous nous côtoyons, il y a aussi « des collabos, des lâches et des nuls ».
Nous ressemblons, tristement ou admirablement, aux politiques puisqu’ils sont nés de nous.