Tant d’autres titres étaient possibles, entre lesquels j’ai hésité.
Lumières et Turpitudes ; ou Jean et Corinne Luchaire : gloire et trahisons ; ou encore Xavier Giannoli : un cinéma devenu adulte…
J’en ai finalement choisi un qui renvoie à l’audace de Xavier Giannoli (XG) d’avoir traité cette séquence de notre Histoire : celle de Jean Luchaire, fusillé à la Libération ; de sa fille Corinne, actrice célèbre puis déchue ; et d’Otto Abetz, ami du couple, devenu au fil du temps un nazi de plus en plus convaincu et soumis.
J’ai eu la chance de découvrir, avant sa sortie officielle prévue le 18 mars, ce chef-d’œuvre de 3 h 20, Les Rayons et les Ombres, réalisé par XG, grâce à l’excellente revue Positif.
Depuis, je suis à la fois frappé et inquiet devant l’extraordinaire promotion du film et la multitude d’entretiens accordés par XG et Jean Dujardin, ensemble ou séparément. Je ne la trouve pas du tout imméritée, mais je redoute que, comme pour Germinal, il y a des années, elle ne devienne à la longue contre-productive, en donnant au public le sentiment qu’ayant entendu parler du film en détail, il l’a en quelque sorte déjà vu et qu’il se dispense dès lors d’aller le recevoir de plein fouet dans une salle de cinéma.
Ce serait dommage lorsque, chose rare dans le cinéma français – Lacombe Lucien de Louis Malle s’étant surtout attaché aux ressorts profonds ou au hasard qui peuvent conduire un jeune homme à choisir la Milice plutôt que la Résistance – un grand cinéaste décide de consacrer une œuvre à la réalité tragique et traumatisante de cette période, à travers trois personnages demeurés dans la mémoire de ceux qui, passionnés par l’Histoire, ses rayons et ses ombres, ses héros et ses salauds, ont longtemps regretté que le cinéma français ait laissé de tels sujets d’exception dans la discrétion.
Sur ce point, même de la part de l’intelligent et courageux XG, j’ai été surpris de percevoir comme une légère réserve dans l’explication du choix de ces destinées, comme s’il fallait presque s’excuser d’avoir enfin su donner au cinéma cette liberté, cette gravité, cette profondeur, cette vérité qui lui manquent souvent.
Je ne mets pas en cause la focalisation sur le réquisitoire du procureur général Lindon, qui demanda et obtint la peine de mort de Jean Luchaire, avec une argumentation percutante et très honorable dans une période où l’on fusillait trop volontiers ceux qui avaient emprunté le plus mauvais chemin de l’Histoire.

Le film de XG, dont le scénario a été élaboré avec deux partenaires au terme de mille recherches ayant permis une exactitude absolue ou, à tout le moins, une parfaite plausibilité – je songe à Céline éructant publiquement sa haine des Juifs -, est admirable à plus d’un titre.
D’abord grâce aux acteurs : je tiens à mettre en pleine lumière Jean Dujardin, qui incarne formidablement Jean Luchaire. Très légitimement, on a porté aux nues la révélation de Nastya Golubeva, mais on en a un peu oublié le premier, ainsi qu’August Diehl, remarquable en Otto Abetz.
Sur le fond de ces destins qui se déploient sous le feu tour à tour festif, troublant, atroce, dramatique et presque apocalyptique de l’Histoire – celle d’une France occupée par l’Allemagne nazie, avec la collaboration de Français de bonne foi ou cyniques, et la multitude de profiteurs jouissant de ce que ce temps offrait aux privilégiés tandis que la pénurie accablait la masse – le scénario se révèle exemplaire.
Il montre avec précision, pour Jean Luchaire, le passage d’un pacifisme généreux à une naïveté coupable, jusqu’à une trahison faite de faiblesse et d’abandon ; pour sa fille Corinne, l’évolution d’une actrice atypique et brillante, couronnée de gloire et de facilités somptuaires sous le regard adorateur et complaisant d’un père, avant la dérive, la chute et l’oubli ; pour Otto Abetz enfin, la dégradation d’un Allemand d’abord peu convaincu par le nazisme en un militant hitlérien justifiant tout, et devenu férocement antisémite.
Il y a dans ce film exceptionnel – le grand art sublime la misère et le malheur des êtres – la création d’un climat qui, au fil des scènes, glisse de la normalité ambitieuse vers les excès et les délires d’un monde déjà pressenti proche de sa fin. On y reconnaît une France où se mêlent aux nazis les collaborateurs, les corrompus, les affairistes, les êtres de plaisir… Le sens de la fête devait s’aiguiser parce que le temps était compté, que le désastre approchait et que la mort, parfois obscurément désirée, semblait suspendue au-dessus des têtes.
On pouvait tout se permettre puisqu’on avait déjà tout perdu…
Je ne voudrais pas encourir moi-même le reproche de participer à une promotion excessive et je me contenterai d’inviter ceux qui me font l’honneur de visiter ce blog à aller, à partir du 18 mars, s’abreuver aux sources de ce très grand film, où se mêlent aveuglement, tragique et pitié.
Au début de ce billet, évoquant le caractère unique de cette œuvre, je l’avais jugée sans équivalent. À la fin de ce post, dans une comparaison très élargie, je ne vois guère que la série Un village français qui puisse se situer au même niveau.
Puisque Xavier Giannoli n’a pas peur de l’Histoire et qu’il a su, avec tant de talent et de probité, explorer cette obscure séquence du dévoiement, des compromissions et parfois de la mort affrontée courageusement, je rêverais qu’il consacrât un jour son immense talent à Robert Brasillach.
Il y aurait là, pour un cinéaste de sa trempe, la possibilité de sonder une autre destinée tragique, où se mêlent l’aveuglement politique d’un écrivain égaré et le prix terrible que l’Histoire exige parfois de ceux qui ont choisi le mauvais camp.
J’irai revoir ce film unique.