Il n’est pas convenable, je sais, dans le monde d’aujourd’hui, d’avouer que l’on ne sait pas tout et que l’on se sent même un peu égaré face aux tragédies meurtrières qui endeuillent une part de l’univers ; que l’on voudrait être au fait, mais qu’on ne l’est pas.
La modestie sincère avec laquelle, sur certains plateaux, je ne dissimulais pas mon ignorance sur tel ou tel thème — la vie internationale, les problèmes économiques par exemple — n’est désormais plus tenue pour une qualité, mais pour une faiblesse.
Puisque je suis perdu et que les autres savent tout.
Pourtant, dans le pluralisme parfois chaotique et contradictoire de la multitude d’informations sur l’Iran, Israël, le Liban, le détroit d’Ormuz — bombardements, destructions, massacres, missiles, stratégies affichées ; voltes constantes du président américain soufflant tour à tour, ou parfois simultanément, optimisme et pessimisme ; roide et déterminée volonté jusqu’au-boutiste de Benjamin Netanyahou ; espérance d’une révolte du peuple iranien, qui serait aujourd’hui suicidaire —, il est difficile de s’afficher sûr de soi, péremptoire, persuadé d’avoir tout compris du présent et tout pressenti du futur, omniscient.
Mais dire qu’on est perdu n’est pas une solution.
Nous avons des experts. Déjà leur titre, la qualité dont on les crédite, sont rassurants. Ils ont beau se contredire, peu importe, puisqu’ils sont experts et que nous devons être religieusement à leur écoute et tenter de faire, pour notre usage personnel, une synthèse de leurs discussions.
Nous avons des consultants. Après s’être consultés, ils nous proposent leur vision. Et il serait malséant d’en douter. Ils ne s’accordent pas, mais on ne leur demande qu’une chose : nous donner l’impression qu’ils en savent plus que nous.
Qu’ils ne sont pas perdus alors que nous le sommes, que je le suis.

Il y a parfois de petits miracles où l’illusion d’une lumière décisive se crée. Je songe à L’Événement, récemment sur France 2 : une émission limpide et intelligemment éclairante, animée par Caroline Roux, qui sait poser de bonnes questions, brèves — en tout cas moins longues que les réponses des spécialistes. Mais les lendemains surviennent, qui dissipent les quelques certitudes dont nous nous étions enrichis.
Je reste perdu devant la rumeur, la folie et le désordre du monde, devant cette géopolitique où, de plus en plus clairement, il y a des monstres étatiques et des pays en seconde division.
Ces dérives s’aggravent quand, comme moi, on est maladivement sensible à la forme et que l’on n’est pas loin, parfois, d’approuver un fond discutable, seulement parce qu’il a été remarquablement exprimé. Ce qui peut conduire à ce désastre : préférer un Dominique de Villepin à un Raphaël Glucksmann…
Cette angoisse d’être perdu, loin de s’atténuer à force de m’informer tous azimuts, s’amplifie au contraire : cumulant analyses, débats et nouvelles, je suis noyé dans cette infinie surabondance qui engloutit le citoyen se rêvant lucide alors qu’il n’est que dépassé.
Cependant — et c’est le vice suprême — beaucoup, non seulement n’ont cure d’aller chercher partout ce qui leur manque, mais s’imaginent suffisamment compétents pour être des géopoliticiens en chambre (voir mon billet « Les géopoliticiens en chambre« ) et des petits maîtres capables d’enseigner leur ignorance, au moins relative.
Pour ma part, je n’éprouve aucun scrupule à me déclarer perdu. Je ne m’en flatte pas, mais j’y vois au moins un aiguillon pour tenter, au cœur de la complexité désordonnée, de discerner la lumière la plus fiable et la plus plausible.
Perdu, oui, mais pour m’y retrouver !