Mon Attrape-coeur…

On ne sait jamais comment cela vient. On a pourtant d’autres sujets plus sérieux en tête, mais soudain on ouvre le supplément littéraire du Figaro et, à côté d’une page consacrée au dernier livre de Yasmina Reza, en effet intime, personnel et singulier dans son style, une autre page traite d’une nouvelle traduction de L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger.

Et c’est un coup au cœur, une nostalgie subite, l’irruption de l’enfance.

Pourtant, ce n’était pas la première fois que je lisais des articles appréciant, de manière plus ou moins positive, de nouvelles traductions de ce chef-d’œuvre, souvent inspirées par le fils de l’écrivain, Matt Salinger, insatisfait de celles qu’il avait lues.

J. D. Salinger, cet auteur mythique, mort le 27 janvier 2010 après avoir vécu dans un total anonymat, sans doute profondément traumatisé par sa confrontation, comme soldat américain, à l’horreur des camps de concentration, est resté dans ma mémoire comme une sorte d’HLNI – homme littéraire non identifiable. L’Attrape-cœurs, comme ses fabuleuses Nouvelles, continue de me lanciner.

Mais pourquoi, ce 15 octobre, bien au-delà de la lecture de cet article, ai-je été replongé dans ce climat qui, à la fois, m’enchantait et m’attristait, quand le destin raconté par ce formidable et déchirant Holden Caulfield trouvait un tel écho dans ma propre enfance et ma jeunesse ?

Le fait que la nouvelle traduction ait été réalisée par Alice Déon et Jean Esch n’a pas été étranger à cette dilection qui a tout ressuscité de L’Attrape-cœurs, livre magique, bréviaire d’enfance, quintessence du sentiment de l’adolescence, incarnant les mélancolies et les angoisses face à l’avenir, mais aussi une allègre et magnifique exaltation des délicatesses du cœur, de l’affection pour son adorable petite sœur Phoebe, de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Mais la vie s’ouvre aussi comme un immense gouffre devant soi, avec cette crainte que le monde adulte ne vous rattrape et ne vous fasse perdre, une à une, les grâces et les fragilités – qui sont comme autant de preuves de l’enfance – des aurores de l’existence.

Pourquoi, alors que j’étais passé devant les autres traductions sans frémir, ai-je tout à coup arrêté mon attention, mon cœur et mon esprit sur cette dernière ?

Parce que j’étais désormais très éloigné de ce paradis pas si vert, parfois cruel, de ce jeune âge de toutes les promesses ? Ou parce qu’au contraire, malgré les apparences, je rejoignais, par cet étrange détour littéraire, les chemins d’il y a longtemps, où le métier de vivre, l’envie d’aimer et d’être aimé, l’incertitude sur soi, le rêve de quelque chose d’inouï m’habitaient ?

Merci à L’Attrape-cœurs de nous laisser croire que le temps ne compte pas.

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