Michel Guerrin, rédacteur en chef au Monde, dont je lis chaque semaine les analyses sur le plan culturel avec un intérêt jamais déçu, s’interroge sur les raisons du très grand succès du film Notre salut, notamment auprès de l’ensemble de la classe politique, des extrêmes au centre. Un phénomène suffisamment rare pour qu’on tente de l’élucider.
Comme il le souligne, rien ne garantissait cette réussite, tant à cause du contenu de cette œuvre exigeante que de la manière dont l’acteur remarquable et engagé qui en est le protagoniste, Swann Arlaud, en avait fait la promotion.
Pour expliquer ce paradoxe artistique, sans doute convient-il de relativiser les motifs classiques pour s’orienter vers des ressorts plus psychologiques que culturels.
La Seconde Guerre mondiale est revenue en force dans les souvenirs ou le savoir historique, ainsi que la période de la Collaboration et les hauts faits de la Résistance. Le retour vers ce passé est indéniable, et les œuvres qui s’en saisissent le racontent de manières très différentes, parfois opposées.
Il y a la geste historique du général de Gaulle, pour qui l’épopée et le courage étaient aussi naturels que l’air qu’il respirait.
Il y a, sous son autorité et son inspiration, la résistance intelligente, inlassable et héroïque de Jean Moulin, dont le destin exceptionnel et tragique sera bientôt porté à l’écran, avec Gilles Lellouche dans le rôle de cette figure emblématique.

Il y a eu la résistance vécue comme une évidence, comme un devoir auquel on ne pouvait se soustraire. Parfois une obligation de sauvegarde matérielle et artistique : par exemple la mise à l’abri des plus beaux tableaux du Louvre, retracée dans le film Les Héros du Louvre d’Élie Chouraqui, avec Kad Merad.
Il y a la collaboration à la fois sincère, politique et longtemps profitable d’un Jean Luchaire dans l’admirable Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli.
Il y a eu la collaboration au gré du hasard des rencontres et des appétits d’un Lacombe Lucien de Louis Malle.
Il y a eu, dans notre Histoire, des bassesses infinies qu’on ne s’imaginait pas pouvoir commettre et d’absolus actes de bravoure qu’on se serait sentis incapables d’accomplir. Mais entre les deux, dans cette zone grise si bien révélée par Primo Levi dans les camps de l’horreur, une collaboration du quotidien, artisanale, où, de fil en aiguille, insensiblement, on passait du besoin de gagner sa vie à la tentation de la dégrader, de la déshonorer, par une sorte de glissement fatal qui faisait perdre de vue la distinction entre l’acceptable et l’inacceptable, entre le contraint et l’indigne.
Rien n’est plus ridicule et honteux que les courageux rétrospectifs, les résistants péremptoires en chambre qui n’ont même pas l’honnêteté de se demander ce qu’ils auraient fait ou non dans les circonstances de l’Occupation, mais qui affichent l’arrogante certitude qu’ils auraient été des héros.
Notre salut fait mesurer au spectateur d’aujourd’hui ce qu’a été cette collaboration de subsistance, pragmatique, d’abord dénuée de toute ambition sordide, aussi éloignée de la bravoure des résistants que de l’ignominie des collaborateurs zélés. Sans jamais l’approuver, le film l’oblige à s’interroger, face à une telle destinée : qu’aurais-je fait à sa place ? De même que la Résistance est souvent sortie de l’épique pour se concrétiser dans mille petites résistances discrètes, la Collaboration a parfois fui l’immonde pour se réfugier dans le résigné « Je n’avais pas le choix » !
En ce sens, Notre salut est une incitation irrésistible à comprendre avant de stigmatiser et à ne pas juger l’Histoire comme si elle n’était faite que de héros ou de salauds. À travers hier, c’est une leçon pour aujourd’hui. Une sorte d’éducation.