Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Quelle parole publique n’est pas disqualifiée ?

Ce mouvement qui conduit à la disqualification de la parole publique, presque inéluctablement, est aggravé par ce que je nommerais la périphérie des silencieux ou des complices. On n’entend pas assez, contre les stigmatisations globales à cause de minorités dévastant bien au-delà d’elles-mêmes, les apologies qui conviendraient, le verbe de la nuance et l’honnêteté de la mesure. Parfois même on assiste à un accompagnement de ces extrémismes par des personnalités dont on devrait espérer la retenue et la contradiction.

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

Il y a des polémiques et des dénonciations qui font rire par leur caractère systématique, des obsessions qui amusent. Je ne cesse de me réjouir de la constance avec laquelle Vincent Bolloré tient lieu de sujet universel quand on n’a plus rien à dire. D’abord lui, évidemment, puis ceux qui travaillent avec lui ou dans un univers qu’il possède. VB est stigmatisé avec une pauvreté d’argumentation qui confine quasiment au néant. Il est milliardaire, il est conservateur et a le front de vouloir communiquer ses idées et les défendre. J’oubliais le grief fondamental : il est catholique et va régulièrement à la messe. Son entourage est décrit comme s’il s’agissait d’une coterie adepte de mauvais coups. Les chroniqueurs qui participent à des débats sur CNews, avec une totale liberté, sont considérés comme des assujettis à VB et ont beau protester du contraire, ils ne sont pas crus. Le pire advient quand ils ont le culot, en plus, d’estimer, voire d’admirer VB. Il ne fait pas bon en France louer si peu que ce soit les personnalités richissimes, même quand elles doivent tout à elles-mêmes, mais émettre un jugement favorable à VB relève du péché mortel.

Des femmes font justice, des jeunes filles ont peur …

Sous l’influence positive de MeToo, je suis persuadé qu’aussi bien devant les tribunaux correctionnels que pour la justice criminelle, la pente n’est pas à l’indulgence mais à la rigueur. Avec parfois le risque que toute dénonciation d’une violence sexuelle soit perçue forcément comme vraie. En effet, derrière cette révolte d’une minorité appliquant la loi du talion, il y a la volonté perverse de sortir les violences sexuelles de la justice ordinaire, avec ses preuves, ses doutes, ses contradictions, ses possibles relaxes ou ses condamnations justifiées. C’est l’argumentation que j’ai développée dans mon « MeTooMuch? » : non pas une critique sur le fond de ce mouvement mais sur la présomption de culpabilité pour tout homme visé par une plainte de nature sexuelle. Ces réserves me rendent d’autant plus attentif, et indigné, face aux agressions sexuelles.

Doit-on se moquer de Robert Brasillach ?

La démarche de sauvegarde (pour empêcher qu’il soit exécuté) initiée par François Mauriac, Marcel Aymé et Jean Anouilh (son expérience de la vie en a été affectée pour toujours), est narrée sur un mode léger, presque désinvolte. Il est fait référence à André Gide dont l’appréciation sur le futur qu’aurait eu Robert Brasillach s’il avait été gracié est très discutable. Sont passées sous silence la lâcheté de beaucoup (Colette ne voulait pas être la première sur la pétition demandant la grâce !) et la déclaration d’Albert Camus la signant par détestation de la peine de mort alors qu’il assurait que RB ne lui aurait pas rendu la pareille s’il avait été condamné à mort. De cet article, se dégage une impression de malaise comme s’il avait fallu, après l’avoir fusillé, exécuter RB une nouvelle fois, mais médiatiquement.

État de droit : Nicolas Sarkozy, un précurseur ?

On ne désire plus un droit pour son esthétique et la perfection formelle de ses analyses. On exige un droit qui nous protège. Quel qu’en soit le prix à l’égard des « vaches sacrées » qui nous veulent humanistes mais en péril mortel.

Louis Sarkozy, entre ambition et dérision…

Louis Sarkozy aurait-il envie de se prendre au sérieux et d’oublier les ombres et les lumières d’un parcours politique ambitieux, même précoce, que les traits de Lacombe lui rappelleraient que rien n’est jamais sûr, qu’il faut s’habituer en France au contraste médiatique et avoir le cuir dur. Il l’aura. Entre ambition et dérision, celle qu’il a, celle dont on l’accable, il comprendra que c’est cela, la France. Un pays qui vous rabaisse quand vous êtes haut, qui vous aime quand vous allez mal.

Un Arc de moindre Triomphe ?

Il semble que l’auteur de cette offense ne l’ait pas accomplie en pleine conscience de ce qu’elle avait au sens propre d’iconoclaste, mais plutôt comme le geste réflexe d’un homme seulement inspiré par le besoin utilitaire d’allumer sa cigarette auprès de la flamme la plus proche. Cela, sans atténuer l’opprobre ni l’indignité, est de nature à les atténuer sensiblement.

Enfin un garde des Sceaux !

Gérald Darmanin a eu d’autant plus de mérite à tenir sa ligne de pragmatisme — refusant de disserter sur le sexe des anges, uniquement préoccupé par l’efficacité et les progrès opératoires — que, comme c’est souvent le cas en France, les exigences politiques et médiatiques allaient toutes dans le même sens avant sa nomination, mais il a suffi qu’il commence à y répondre, à les satisfaire, pour qu’une opposition paradoxale se manifeste. Il accomplissait ce que beaucoup attendaient : quel scandale ! Dans le projet de loi qu’il tient à faire voter au plus vite — si la configuration politique le permet —, aucune disposition n’échappe au bon sens dont il se réclame, et toutes peuvent être justifiées par une argumentation intelligente. Il ne s’agira pas d’une réformette.

La gentillesse est-elle une faiblesse ?

La gentillesse fait partie de ces thèmes qui me passionnent et me confrontent à des positions dont aujourd’hui je ne suis plus très fier. En effet, j’ai longtemps appartenu à cette cohorte assez obtuse d’humains prenant la gentillesse pour de la faiblesse, consentant à en créditer seulement ceux qui ne disposaient pas de vertus plus essentielles et regardant de haut ces personnes vouées à être aimées pour leur sensibilité superficielle. « Comme il est gentil ! ». Aucune qualification n’était plus impitoyable que cet apparent compliment !

Les juges, les avocats ne sont pas prioritaires…

Avec ce billet, je voudrais seulement attirer l’attention sur le bouleversement des valeurs et l’inversion des finalités. Je l’avais déjà souligné lors des controverses d’hier, mais je persiste à juger mal fondées les récriminations qui font passer le sort des juges et des avocats avant celui du peuple, de la majorité des citoyens. Il me paraît extravagant, et pour tout dire choquant, d’opposer au caractère de sauvegarde salutaire des peines planchers et à leur inscription dans un cadre répressif très précis, une argumentation purement corporatiste déplorant prétendument, pour les juges, une limitation, et pour les avocats, une atteinte à leur liberté de plaider.