Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

A-t-on le droit d’être un magistrat heureux ?

Pourquoi n’ai-je jamais connu, à tous les niveaux de la hiérarchie judiciaire, que des professionnels partageant une vision doloriste, comme si l’affliction singulière ou collective allait leur donner du lustre et une forme de morosité amère leur apporter une estime générale ?

Les cours criminelles départementales ne sont pas un progrès !

Comme pour la réforme de la police judiciaire, j’ai l’impression que dans les matières régaliennes, ce pouvoir n’aime pas reculer même quand probablement il a conscience de faire fausse route. Je parviens mal à comprendre pourquoi aller droit dans le mur serait plus noble que de s’éviter la catastrophe. Les CCD ne seront pas un progrès mais une régression.

Avec la permission de Pascal…

Pour aller au bout de cette élucidation, sans être imprégné de la moindre honte qui au moins me mettrait sur le chemin de la rédemption, je tente de gérer le moins mal possible cette tension entre la crudité irréfutable du dévoilement de Pascal et le « métier de vivre » selon Cesare Pavese, entre ce qui frémit de pire en soi par rapport à autrui et ce avec quoi on est bien obligé de composer pour tenir.

Et si Jupiter était coupable ?

On reproche beaucoup au président d’être hors sol, de mal connaître les Français. Même si c’est en partie vrai, il ne parviendra pas à nous duper en faisant porter le chapeau au gouvernement ou à quelques ministres quand tout, absolument tout relève de lui. Jupiter est responsable et en tout cas toujours le premier coupable.

Kylian Mbappé à toute vitesse…

Je veux finir par où j’ai commencé. Avec cette Coupe du monde, KM, quoi qu’il se passe autour de lui, quels que soient le juridisme corseté dont on l’entoure et l’empathie filtrée qui le protège, est devenu bien plus que lui-même : il appartient dorénavant, si tôt, si jeune, à cette infime catégorie de Français défaits mais triomphants, très privilégiés mais aimés, citoyens d’honneur pour lesquels l’inconditionnalité est de mise. Donc c’est le pays tout entier qui sera, à partir d’aujourd’hui, l’avocat de KM contre les salissures de toutes sortes.

Emmanuel Macron a-t-il politisé Kylian Mbappé ?

De l’ensemble de ces prestations en ressort l’impression que le président, après avoir averti quelques jours avant qu’il ne fallait pas politiser la Coupe du monde, n’a pas hésité à le faire, en s’invitant dans l’univers des sportifs plus qu’il n’avait été invité à le faire et en politisant lui-même, à sa manière narcissique et extravertie, KM et l’équipe de France. Il s’est servi de lui et d’elle : on n’a vu que lui.

Les heures de Praud…

Les heures de Pascal Praud et avec Pascal Praud éclairent, mais pour l’infirmer, ce paradoxe actuel : on veut bien être favorable à la liberté d’expression singulière et collective mais hors de question que ses manifestations ne soient pas lisses, sans heurts ni oppositions, sans contradictions ni humeurs. Avec PP, il y a des personnalités, des intelligences, des surprises et la détestation de la caporalisation suprême : celle résultant des médias dialoguant avec les médias. Qu’il soit l’objet d’une hostilité vigilante de la part de certains qu’il ne ménage pas est un honneur.

On aurait tellement aimé pouvoir leur parler…

J’aurais tellement aimé pouvoir lui parler, rien que pour satisfaire ma curiosité jamais lassée et l’entendre m’expliquer ses choix politiques, ses orientations pas forcément les miennes. Selon mon péché mignon dont, au fond, je n’ai jamais désiré me défaire, je l’aurais abreuvé de questions, m’imaginant ainsi – mais ç’aurait été une illusion – découvrir la clé du miracle : pourquoi Gérard Philippe a-t-il été cette magnifique étoile, si tragiquement filante, diffusant, grâce à son altruisme et à son sens du partage, pour tous un peu de sa gloire et de son aura ?

Clément Beaune a raison : banalisons l’homosexualité…

Certains, j’en suis sûr, sont tellement persuadés de cette impossible banalisation qu’ils préfèrent se camper dans une sorte de dissidence constante aux antipodes, si j’ai bien compris, de la volonté d’un CB. Clément Beaune, s’il peut être contesté comme personnalité publique et comme ministre – il a tout sauf une charge commode : il espérait du « lourd » et il l’a eu – mérite en revanche d’être salué pour ce qu’il vit, assume, défend et cherche à banaliser.

Sous la comédie, la vie !

Sous la comédie, la vie. C’est sans doute à cause de cela que les politiques, les officiels, les importants, les ambitieux, les partisans suscitent parfois chez moi trop de bienveillance, d’indulgence quand ils s’égarent. Au lieu de considérer le doigt conjoncturel, je regarde la lune de toujours, profonde, immuable. Et ils me touchent parce qu’ils sont faillibles. Mais ils ne doivent pas en abuser.