Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Tu verras, quand je serai vieux…

« Tu verras, quand je serai vieux » ne se veut pas un paradoxe mais, plaçant au premier plan un état enfin débarrassé de tout ce qui empêche d’être pleinement soi, souligne qu’il ne faut jamais regarder derrière mais toujours devant.

Emmanuel Macron : la monotonie de la surprise à tout prix…

De quelque côté qu’on se tourne, la propension du président de la République à ralentir quand on le souhaite rapide, à être indulgent quand on le voudrait sévère, à laisser les ministres et les choses en l’état quand on aspirerait à une verticalité décisive, à changer de conviction au fil des jours, des tactiques et des rapports de force alors qu’on l’aimerait fermement campé sur un socle stable et sincère, est éclatante. Elle le constitue tel un fugitif permanent de lui-même et un créateur d’étonnements pour les citoyens. À force de ne jamais être là où l’attend, il a perdu le bénéfice de la surprise. Il est tombé dans l’ennui d’une posture dont l’invention n’est plus spontanée, mais programmée : l’incongru est roi.

Nahel : être un délinquant n’est pas un crime !

La frilosité du vocabulaire concernant Nahel (âgé de 17 ans) apparaissait comme le comble de la dignité jusqu’au moment où, enfin, une députée Renaissance, Anne-Laurence Petel, exaspérée par cette euphémisation et sans doute beaucoup plus courageuse que ses collègues de tous bords, a parlé de Nahel comme d’un « délinquant », tout en ajoutant que rien ne justifiait sa mort.

Ils ne veulent pas venir à Lagardère…

Pour protester contre la venue de Geoffroy Lejeune (GL) avec tant d’obstination, ces grévistes, avec tant d’autres journalistes ailleurs, ont-ils jamais su s’échapper d’un deux poids deux mesures et faire preuve de solidarité à l’égard de TOUTES les publications victimes d’atteintes à la liberté d’expression ? Tant que cette équité élémentaire n’existera pas, on ne pourra que douter de ces résistances se fabriquant des dangers surestimés ou hypothétiques en occultant trop souvent les véritables menaces pesant sur les médias. Menaces qui tiennent plus à une corruption partisane et intellectuelle qu’à des pressions fantasmées de milliardaires intrusifs. Je crains que les grévistes, Lagardère étant venus à eux, continuent à refuser de venir à lui. On nous prive du JDD avec les pertes considérables que ce conflit engendre. Pour qu’il y ait une chance d’accord, créditons GL non pas de ses dons de gestionnaire mais d’une intelligence, d’une compétence médiatique et d’une intuition des rapports de force. Il les a.

Avoir plus d’humeurs que de convictions, un drame ?

Cette fatigue qui parfois m’étreint ne me conduit pas à me situer dans la neutralité, entre deux eaux mais au moins à piaffer au sein de ma propre cause, à répudier le catéchisme dogmatique et partisan, à avoir peu de convictions indéracinables mais beaucoup d’humeurs. Moins la construction organisée soigneusement par un esprit et une sensibilité tout armés pour la bataille que les intuitions et les spontanéités d’un caractère s’estimant trop peu pour avoir beaucoup de certitudes, trop pour ne pas être libre.

Qui sont les vrais rebelles ?

C’est sans doute à cause de cette certitude que l’exhibitionnisme humain, social et intellectuel m’a souvent mis si mal à l’aise. Comme s’il était la preuve, précisément, d’un manque profond, comme si le dévoilement complaisant et narcissique de soi et de ses prétendues différences par rapport à la normalité, constituait la plus éclatante démonstration de la pauvreté de cette singularité.

Avant le 27 juin, c’était comment ?

Les élus, les maires étaient de plus en plus invectivés, frappés, molestés, parfois gravement, et on se demandait comment freiner cette course vers l’intolérable. Mais rien de commun avec l’émotion quasi unanime, l’indignation solidaire qui ont saisi la communauté nationale face à l’odieuse tentative d’assassinat en pleine nuit de l’épouse et des enfants du maire de L’Haÿ-les-Roses dans leur habitation après une attaque à la voiture-bélier. Comme si avant nous étions lassés de relever la multitude de ces atteintes contre lesquelles nous ne pouvions pas grand-chose, avec une justice trop clémente parfois quand elle était saisie. Elles faisaient partie de notre paysage républicain comme une sorte de repoussoir. Mais le crime contre la famille de l’édile nous a contraints à cibler, à concentrer notre indignation sur cet événement. J’espère que l’émoi d’aujourd’hui ne retombera pas et qu’il ne nous conduira pas à nous satisfaire de cette parenthèse de concorde courroucée.

Nahel puis la déclaration de guerres…

Si l’eau tiède continue de couler, les pensées convenues de s’exprimer, l’action au ralenti de se développer, la peur de faire mal aux « barbares » d’être prioritaire, nous sommes perdus. Et dire qu’on chipote encore sur l’état d’urgence !

Nahel : marche blanche ou triomphale ?

Marche blanche ou marche triomphale ? Je n’ai pas été le seul à ressentir un très vif malaise face à cette multitude d’environ 6 000 manifestants ou soutiens de la mère de Nahel, triomphalement présentée, instrumentalisée par Assa Traoré qui lui avait glissé la marche « de la révolte ». La mort de Nahel semblait oubliée. Qui éprouvait un authentique chagrin ? Qui souhaitait seulement s’en prendre aux autorités, résister aux forces de l’ordre ? Qui visait seulement à exploiter ce drame unique à des fins impures, belliqueuses, communautaristes, peu républicaines en tout cas ?

Mal à ma ou à la France ?

J’ai mal à la France quand des bouts de France sont interdits à la France de la loi, de l’ordre, de la morale et de la sauvegarde de la masse des honnêtes gens. Alors, non, je n’ai pas « mal à ma France ». Notre pays n’est pas à couper en tranches. Et, demain, à la suite de la mort de Nahel M., si un ou des policiers sont poursuivis et condamnés, leur victime ne deviendra pas « un petit ange » (sauf pour sa famille qui a toutes les excuses) pour autant et je me contenterai de me féliciter d’une République où la Justice est rendue, apposant sur les passions le décret d’une impartialité exemplaire.