Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Un roi à Paris pour faire oublier que la France va mal ?

Charles III va détourner notre hostilité à l’égard du président Macron et pendant ces trois jours, peut-être y aura-t-il comme une accalmie, du baume qui adoucira nos plaies, rendra secondaires l’amateurisme, l’inconséquence, les contradictions de nos gouvernants. Une sorte de petit miracle démocratique qui suscitera de l’indulgence, dans notre peuple frondeur, pour l’incarnation d’une continuité qui aura été rarement vulgaire, jamais médiocre. Paradoxal de constater comme ceux qui tournent en dérision notre présent sont aussi ceux qui jouent les esprits forts en se moquant des fastes du passé et des leçons que ce dernier devrait nous dispenser.

Et si j’avais eu tort pour le Syndicat de la magistrature ?

Faut-il rappeler les mille exemples qui sans cesse remettaient sur le tapis démocratique l’interrogation sur le droit au syndicalisme judiciaire ? Les inféodations aux partis de gauche et d’extrême gauche lors des congrès du SM, la participation à des manifestations clairement hostiles au pouvoir présidentiel dès lors qu’il n’était pas de gauche, socialiste, le soutien systématique octroyé à des causes politiques et syndicales qui contestaient l’institution judiciaire et ses jugements, la perversion de pratiques judiciaires, inspirées par l’idéologie, qui s’en prenaient au patronat et à la police quand des policiers ou des patrons étaient renvoyés devant les tribunaux correctionnels, la détestation de certaines lois ou de tel ou tel président de la République, qui conduisait à des injustices, l’indulgence, voire la complaisance pour les émeutiers d’il y a quelques semaines, le mépris régulièrement diffusé à l’égard du sentiment populaire aspirant à l’ordre, à la sûreté des personnes, à la protection des biens et à la rigueur à l’égard des coupables avec le souhait de peines exécutées.

Antoine Dupont : trop d’engagement ?

Je regrette qu’au sein d’un consensus quasi total qui résiste à quelques assauts aigres, Jean Dujardin et Antoine Dupont, pour cibler Valeurs actuelles et se distinguer sans nécessité, aient cru bon de faire dissidence. Qu’Antoine Dupont garde son engagement pour les matchs ! La France aura besoin du demi de mêlée qu’il est, du capitaine exemplaire inspirant confiance à tous.

La tentation du repli est-elle honteuse ?

Mais la réalité nationale et internationale est rude qui contraint à la lutte et à la perte des des illusions. Mais l’existence au quotidien est âpre qui incite plus au doute et à la méfiance qu’à un optimisme qu’on est trop souvent prêt à assumer jusqu’au malheur des autres. Le repli est alors protection, sauvegarde, enfermement voulu pour à la fois échapper aux menaces extérieures et essayer de servir le moins mal possible la communauté dont on a la charge.

Le JDD : une amicale contestation

Peut-être est-ce moins une confrontation entre droite et extrême droite d’un côté et de l’autre gauche et extrême gauche qu’une opposition professionnelle et éthique plus subtile. Entre ceux qui, malgré leurs travers, tentent d’informer et ceux qui ne désirent qu’enseigner ; entre les pragmatiques ayant des devoirs et les idéologues ne s’octroyant que des droits. Entre ces blocs, il y a la belle zone grise du doute, de l’incertitude, de la complexité et, je le répète, de la nuance. Je préfère à ceux qui prennent parti sans savoir, ceux qui savent sans prendre parti péremptoirement. J’aime l’horizon flou que toute intelligence doit avoir devant soi.

Notre président serait-il « too much » ?

Je pourrais continuer mon analyse par la relation d’autres épisodes graves ou futiles qui tous placent le caractère du président au centre du jeu parce que son « je » ne conçoit pas de s’effacer, même pour les causes que sincèrement il défend. Ce tempérament « too much » qui l’incite sans cesse à sortir du cadre, à rompre l’équilibre délicat entre l’exercice de la fonction et le narcissisme du rôle, qui fait de lui un des présidents les plus autoritaires et solitaires (ce qui va de pair) de la Ve République, lui est propre. S’il fallait tenter une comparaison, il n’aurait pas été absurde de songer à Nicolas Sarkozy (qui a été aussi « too much ») mais il me semble que chez lui l’excès, les débordements, se rapportaient plus au besoin d’action et à son énergie qu’à la dilection de son être.

Le sourire est-il une faiblesse ?

Depuis le début d’une série impressionnante de victoires (une seule défaite sur dix-sept matchs), en effet elle a changé. Elle qui était sombre, introvertie, contractée, presque antipathique sur les courts, s’est muée en une sportive redoutable mais à l’apparence aimable, heureuse, sourianteCoco Gauff fournit une clé pour beaucoup de comportements intellectuels, politiques, médiatiques, humains. Je ne suis pas sûr que le sourire qui lui a été conseillé n’ait eu rien à voir avec son jeu. Il l’a irrigué, enrichi, allégé, civilisé en quelque sorte.

Le blasphème est-il sacré ?

À tort ou à raison, une distinction a toujours marqué mon attitude intellectuelle et psychologique dans le domaine de la liberté d’expression. La séparation entre les idées et les croyances. Les premières sont faites pour relever des débats, pour être contredites. Une idée interdite est le comble de l’étouffement démocratique. Les esprits et les intelligences sont offensés. Mais une croyance relève des tréfonds intimes, des histoires personnelles et familiales, d’un terreau qui se rapporte aux sensibilités. Il me semble qu’on devrait laisser tranquilles ces états d’âme et ne jamais se poser en prosélytes ou en procureurs de ces sphères étrangères à la rationalité et à l’argumentation. Une croyance qu’on blesse, singulière ou collective, c’est de l’indélicatesse humaine.

Emmanuel Macron est-il jaloux de ses ministres ?

Depuis 2017 – et sa réélection a accentué cette propension -, on a constaté que le président, en même temps qu’il exige une inconditionnalité absolue, est gangrené par un sentiment de jalousie à l’égard de ceux qui de manière durable sont plus dans la lumière que lui ou ont eu le talent et l’intelligence de proposer des mesures qui les font apprécier très largement. Dans le premier cas, jalousie à l’encontre d’Édouard Philippe. Dans le second, plus subtilement manifestée, à l’égard de Gabriel Attal. Il ne fait pas bon être ministre sous ce président de la République. Bon ou mauvais, il vous relègue ou vous remplace. Remarquable, il vous envie et vous en veut. Emmanuel Macron tellement idolâtré par ses affidés et pourtant humain, trop humain…

Contre une France en tranches électorales !

Rien ne m’apparaît plus contraire à la grandeur de notre pays, que ce soit dans la pratique du pouvoir ou dans la volonté de le conquérir, que ce morcellement auquel on consent d’autant plus volontiers que tout démontre qu’on est incapable de proposer une plénitude à la France. Non par défaut d’intelligence mais à cause de cette prétendue fatalité de la politique, qui contraindrait à raisonner pour partie (ou parti ?) au lieu d’assumer le tout.