Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Qui a le droit de jeter la première pierre à Geoffroy Lejeune ?

Tant au regard de mon expérience personnelle que de l’ensemble des émissions auxquelles il est fait implicitement référence, j’affirme que le procès intenté à CNews comme à Europe 1, par une vision de l’information non pas meilleure que la leur mais désireuse d’être unique, n’a pas la moindre once de crédibilité, et pas davantage à force d’être ressassé… Je ne me fais aucune illusion. Personne n’a le droit de jeter la première pierre à Geoffroy Lejeune mais peu importe. Que le JDD sorte brillamment ou non de ces quarante jours, il aura des adversaires compulsifs. Mais que ceux-ci ne couvrent pas leur totalitarisme du voile d’un prétendu pluralisme. Puisqu’ils ne supportent que le leur.

Nous sommes tous juges !

La vie elle-même, dans la plupart de ses séquences, évidemment professionnelles mais aussi d’ordre privé, nous confronte à des obligations de dire le vrai, de supporter l’imprévisibilité dure ou louangeuse des appréciations portées sur nous, à une forme de contentieux où successivement nous pouvons être des juges ou des victimes. Bien sûr qu’il convient de comparer – la comparaison étant souvent raison -, de ne pas occulter les ombres, de vanter les lumières, de ne pas faire semblant de placer tout le monde à la même aune, de refuser la facilité et la tromperie de l’hypocrisie.

Est-il honteux d’être chauvin à la carte ?

Je me découvre totalement inconditionnel de notre prodige Léon Marchand et de l’équipe de France de natation, avec Maxime Grousset et quelques autres. Il faudrait que je réfléchisse davantage à cette adhésion sans réserve pour ces sportifs de haut niveau qui n’ont pas de tenue que dans l’eau. J’adore ces talents, voire ces génies de la coulée individuelle mais qui, la course accomplie, se replongent avec modestie dans le collectif. Applaudis, ils applaudissent ensuite leurs compagnons. Il y a probablement, derrière ces contrastes qui m’habitent, le fait que dans certaines équipes je porte particulièrement au pinacle l’un de ses membres, Antoine Dupont ou Léon Marchand

Les politiques sont terriblement prévisibles…

De la même manière que dans la vie sociale, médiatique, intellectuelle, amicale, je ne supporte pas la prévisibilité de certaines opinions et formulations, parce que ma hantise de l’ennui domine tout, je suis de plus en plus frappé sur ce plan par la pauvreté du discours politique, au pouvoir et dans les oppositions. Comme s’il y avait un immense vivier à disposition et que droite et gauche n’avaient qu’à y puiser sans rien changer.(…) Il faudrait donc considérer qu’il y a une fatalité démocratique consistant à effacer les subjectivités libres et audacieuses au bénéfice de « perroquets » républicains seulement soucieux de ne pas sortir d’un sillon tracé de toute éternité ?

L’implacable lucidité des Français…

Le macronisme, structurellement gangrené par le « en même temps », fort avec les faibles mais sans vigueur contre les forts, cherchait à faire illusion en affichant dans son verbe une autorité régalienne pour tenter d’obtenir les soutiens qui lui manquaient. Derrière cette façade, l’implacable lucidité des Français n’était pas dupe et voyait la préoccupante réalité : un pouvoir de mots, une inaptitude profonde à prendre la mesure d’une délinquance et d’une criminalité ne cessant de croître avec, en certains quartiers, des communautés face à face où des minorités imposent leur loi bien davantage que la police qui ne peut plus les investir.

Médiocre et rampant, arrive-t-on à tout ?

Je pourrais citer plusieurs êtres qui, médiocres et rampants, sont arrivés à tout selon les critères classiques. En position de domination, en situation de maîtrise, validés par les applaudissements médiatiques, légitimés par la rumeur sociale, flattés par l’encens politique. Ils ne sont pas au sommet puisque pour ramper, il convient de le faire devant quelqu’un qui vous est supérieur. Et ils sont médiocres parce qu’ils manquent d’allure et d’intelligence mais aussi parce qu’ils n’ont pas su résister à l’envie de ramper pour arriver à tout. Enfin, à ce « tout » qui est leur aspiration à eux et qui sans doute pour d’autres représenterait à peine une avancée.

La police a tort mais vive la police !

La gauche et l’extrême gauche sont disqualifiées pour blâmer les forces de l’ordre. Elles ne savent faire que cela et quand on a osé crier en masse « tout le monde déteste la police », on se tait, on se cache ou en tout cas on n’intervient plus dans les débats publics où la police peut être discutée mais sans la haine de ces non-républicains compulsifs.

Ministre sous de Gaulle, comme j’aurais aimé !

Avec Charles de Gaulle, aussi bien dans sa pratique que dans son élévation, tant au fond que dans la forme, tant en raison de son passé que dans le présent où le peuple français l’avait maintenu aux commandes (lui n’avait pas peur de le consulter), dans une parfaite articulation entre le travail à l’Elysée et les sorties publiques, avec une éthique de la tenue et de la discrimination rigide entre dépenses de l’Etat et ses dépenses privées (les fameux goûters de l’Elysée !), tous ses ministres, à quelque moment que ce soit, n’avaient pas d’autre choix, de gaîté de coeur et d’esprit, que de l’admirer. De le percevoir, de le savoir, de le vouloir au-dessus d’eux non seulement par le sort de l’élection mais parce qu’il l’était et que cette supériorité évidente et reconnue créait un climat global de tenue, de rigueur et de qualité à nul autre comparable.

Une France réduite aux aguets ?

Le pire est que par contagion l’ensemble des processus politiques semble atteint, gangrené et qu’en effet une France de méfiance, aux aguets, quasiment caricaturale dans ses dérives, ses ambitions cachées, ses haines et sa « cuisine », a pris la place de ce qu’on aurait pu espérer : un pays d’allure, de grands espaces et de haute vision. Emmanuel Macron concocte ses petits plats au lieu de nous préparer le grand dîner du futur. La lutte des personnes s’est substituée à la recherche d’un destin collectif.

Avec Marine Le Pen, en 2027 pas deux sans trois ?

J’ose à peine évoquer un élément qui est si peu démocratique qu’on a scrupule à le mentionner. Si dorénavant on n’hésite plus à admettre qu’on va voter pour le RN, je ne suis pas persuadé qu’en revanche, au moment de glisser le bulletin dans l’urne, dans une France de plus en plus éruptive, où l’esprit démocratique s’appauvrit gravement, le citoyen n’éprouvera pas de l’angoisse face aux conséquences d’une victoire de MLP. Moins à cause du programme qu’en raison des orages prévisibles d’un pays n’acceptant pas la victoire du RN. Une France susceptible de continuer sur sa lancée violente d’aujourd’hui, pour un enfer demain ?