Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Ah, si Vincent Bolloré n’existait pas !

Il est clair que Vincent Bolloré est surtout à usage externe : il est fondamental pour tous ceux qui ont besoin de s’imaginer héros sans l’être, résistants sans motifs et intrépides pour rien. Il y a des personnalités qui à bon compte justifient les combats en chambre et les libelles confortables. Celui qu’on vise et qu’on cible ne répondra pas. L’ennui, pour tous les adversaires compulsifs de Vincent Bolloré, est qu’il n’est pas seul. Parce qu’une personnalité est singulière, unique, on souhaiterait qu’elle ne représentât qu’elle-même. Mais je regrette d’avoir à formuler cette évidence : si Vincent Bolloré est conservateur, nous sommes nombreux à l’être avec lui.

Faire profession d’humoriste, est-ce bien sérieux ?

Il est intéressant de relever que le métier d’humoriste est devenu tellement fragile et incertain que la plupart de ceux qui en font profession semblent n’avoir qu’une envie : celle de montrer qu’ils sont capables d’être bien plus que des humoristes, par exemple des dénonciateurs, des analystes, des vigies, des procureurs, des ricaneurs, des exemples ou des consciences

Ruer dans les brancards, une tentation permanente…

Je ne surestime pas l’impact de cette lettre politique mais s’affichant consensuelle (il s’agissait de faire acte de présence présidentielle). Pas davantage que le recours à de multiples personnalités pour nous inciter « à marcher » et « à nous engager ». Les Français sont assez grands pour se déterminer seuls et n’ont pas besoin de mentors ! Une phrase a particulièrement attiré mon attention dans cette lettre présidentielle : « …Voilà pourquoi, au nom du peuple français, nos forces de sécurité intérieure comme NOS MAGISTRATS sont mobilisés pour donner force à la loi… » Rien de scandaleux ni d’offensant dans cette invocation à « nos magistrats ». Mais quel gouffre entre cet appel à la fois judiciaire et démocratique et tout ce qu’on sait des coulisses élyséennes où le respect de la magistrature n’est pas le fort du président: il suffit, pour s’en convaincre, de retenir le choix d’Eric Dupond-Moretti comme garde des Sceaux

Notre démocratie ou les Précieux ridicules…

Nos démocrates patentés, autoproclamés exemplaires, justiciers du bon grain et de l’ivraie, sont en réalité « des Précieux ridicules ». Leur souci n’est pas de vaincre le Mal mais d’être les seuls à à avoir le droit de le faire.

LFI : encore un effort… et vous serez libres !

Qui proclamera effectivement l’acte de décès de la Nupes ? Qui libérera LFI de JLM et saura ainsi permettre le retour d’une gauche et d’une extrême gauche nécessaires au paysage démocratique mais sans la haine ni la fureur de cette personnalité devenue étrangère à ce qu’elle avait pu avoir de remarquable, préférant le déluge avec elle à un futur serein et républicain sans elle ?

« L’électorat juif vote à droite » : un honneur et une responsabilité…

Une fois que cet indéniable déplacement de l’électorat juif a été relevé, je ne crois pas que la droite de gouvernement puisse s’en satisfaire en se disant que « c’est toujours bon à prendre ». D’abord parce qu’il est clair que dans le climat actuel, ce bouleversement tectonique profite prioritairement à l’extrême droite susceptible de rassurer davantage la communauté juive par un discours plus manichéen, plus vigoureux. Elle n’était pas portée à donner naturellement du crédit à une conception qui avait plus peur de violer les interdits de la gauche que d’affirmer ses propres valeurs à la fois fermes et humanistes. Ce devrait donc être le premier objectif des Républicains que de détourner cet électorat juif d’une adhésion qui malgré les apparences serait stérile pour un double motif : l’extrémisme du fond, la difficulté d’une incarnation présidentielle.

Le wokisme joue petit bras !

Ce processus va continuer, cette dérive se poursuivre, la moraline se déverser sur les oeuvres d’hier, les plus belles réalisations, le génie humain des siècles précédents. Puisque nous sommes parfaits, au nom de quoi nous priverions-nous de juger les misérables qui n’ont su faire que des brouillons ?

Aujourd’hui on doit se contenter de peu !

Dans ce monde fou, qui pourrait faire la fine bouche et, au prétexte que les enthousiasmes nous sont interdits, ne pas égrener quelques petites joies ? Dans un univers qui, en France comme ailleurs, porte plus au désespoir qu’à l’allégresse, on me pardonnera donc, au risque de cultiver le minimalisme, de me satisfaire de presque rien, de piécettes susceptibles de redonner un peu le moral.

Le français est pour tout le monde…

Il est effarant de constater qu’au sein des classes qualifiées de supérieures, quel que soit leur champ d’activité dès lors qu’une expression publique est requise, une dégradation insensible s’est produite qui décourage les amoureux du français. Les politiques, les journalistes, les professeurs, les intellectuels, les chroniqueurs, les animateurs ou les artistes – personne n’est plus à l’abri, même dans ces catégories, d’une sorte de négligence, de paresse, de familiarité convenue.

Entre nostalgie et impuissance, une autre voie possible ?

Si on accepte d’emprunter une troisième voie, entre la nostalgie et l’impuissance, il y a la réactivité, le retour, le courage. On ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion sur notre démocratie, notre État de droit. J’éprouve parfois l’impression que la France est contrainte de briller avec des boulets aux pieds, avec le handicap de ce dont elle ne cesse de se glorifier sans jamais le questionner : ses valeurs, ses principes, la sophistication de ses instances judiciaires et administratives, de ses mille voies de recours, sa bureaucratie nationale alourdie par le byzantinisme européen, ce qui la rend admirable aux yeux de ceux qui ne lui veulent pas que du bien.