Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Si j’étais policier… (mais aujourd’hui ?)

Au-delà de mon soutien constant à la police quand elle use de sa force légitime comme elle le doit, et de ma condamnation de ses rares violences illégitimes, et de sa maîtrise, de son professionnalisme face aux innombrables refus d’obtempérer que des citoyens en faute commettent, je suis curieux de connaître si ma vision de 2010 est encore d’actualité ou si elle est devenue totalement dépassée aujourd’hui.

Après Stéphane Plaza, qui sera le suivant ?

Nous avons beau être saisis par les réactions souvent tardives des plaignantes, nous avons beau nous interroger sur le caractère collectif des doléances et des réclamations comme si, par une sorte de contagion, l’une ayant ouvert la porte de l’accusation, d’autres allaient suivre forcément, nous avons beau vouloir raison garder, ne pas constituer tout rapport de séduction tel un rapport de force, ne pas prendre systématiquement les femmes pour des fragilités livrées sans défense à l’appétit des autres, il n’en demeure pas moins qu’il y a dans notre stupéfaction, quand des noms tombent, comme l’amorce d’une intuition que nous aurions eue de longue date ! Notre société en est arrivée à un point où elle pourrait nous laisser penser qu’elle ne voue pas aux gémonies parce qu’elle voit juste et juge bien mais parce que stigmatiser est doux.

Le pape François ne rend rien à César…

En effet on pourrait banalement opposer au pape que ses belles leçons relèvent de ce qu’on doit rendre à Dieu mais que César, lui, a sa logique, ses droits et ses devoirs. Pour ce dernier, tout n’est pas possible. Les peuples ont de l’importance et sauvegarder l’identité d’une nation n’est pas honteux. Craindre que l’arrivée massive de migrants avec leur religion, leur mode de vie, leur inévitable instabilité, leurs différences « qui ne sont pas forcément autant de chances », dégradent profondément les humus nationaux n’est pas scandaleux. Certes il y a les réfugiés politiques mais combien de réfugiés économiques laissant s’immiscer dans leur flot quelquefois de troubles malfaisances et desseins terroristes, suscitent à juste titre l’impression, l’angoisse que la coupe de l’accueil est plus que pleine, qu’elle déborde, qu’elle crée des tragédies et des détresses, des misères, des illégalités en France comme dans quelques autres pays !

J’ai honte…

J’avais honte de moi parce que la probable absence de notre génial demi de mêlée ne quittait pas ma tête, renvoyant aux oubliettes tant de choses capitales. Je mesurais mon inélégance à l’égard de son excellent remplaçant Maxime Lucu. Bizarrement il y avait dans ma honte une étincelle d’étrange joie : le fait que quelqu’un puisse apparaître aussi indispensable, tellement nécessaire alors qu’il n’est rien qui ne soit révisable, critiquable, jetable. J’ai honte mais cela passera. Quand il reviendra.

Un roi à Paris pour faire oublier que la France va mal ?

Charles III va détourner notre hostilité à l’égard du président Macron et pendant ces trois jours, peut-être y aura-t-il comme une accalmie, du baume qui adoucira nos plaies, rendra secondaires l’amateurisme, l’inconséquence, les contradictions de nos gouvernants. Une sorte de petit miracle démocratique qui suscitera de l’indulgence, dans notre peuple frondeur, pour l’incarnation d’une continuité qui aura été rarement vulgaire, jamais médiocre. Paradoxal de constater comme ceux qui tournent en dérision notre présent sont aussi ceux qui jouent les esprits forts en se moquant des fastes du passé et des leçons que ce dernier devrait nous dispenser.

Et si j’avais eu tort pour le Syndicat de la magistrature ?

Faut-il rappeler les mille exemples qui sans cesse remettaient sur le tapis démocratique l’interrogation sur le droit au syndicalisme judiciaire ? Les inféodations aux partis de gauche et d’extrême gauche lors des congrès du SM, la participation à des manifestations clairement hostiles au pouvoir présidentiel dès lors qu’il n’était pas de gauche, socialiste, le soutien systématique octroyé à des causes politiques et syndicales qui contestaient l’institution judiciaire et ses jugements, la perversion de pratiques judiciaires, inspirées par l’idéologie, qui s’en prenaient au patronat et à la police quand des policiers ou des patrons étaient renvoyés devant les tribunaux correctionnels, la détestation de certaines lois ou de tel ou tel président de la République, qui conduisait à des injustices, l’indulgence, voire la complaisance pour les émeutiers d’il y a quelques semaines, le mépris régulièrement diffusé à l’égard du sentiment populaire aspirant à l’ordre, à la sûreté des personnes, à la protection des biens et à la rigueur à l’égard des coupables avec le souhait de peines exécutées.

Antoine Dupont : trop d’engagement ?

Je regrette qu’au sein d’un consensus quasi total qui résiste à quelques assauts aigres, Jean Dujardin et Antoine Dupont, pour cibler Valeurs actuelles et se distinguer sans nécessité, aient cru bon de faire dissidence. Qu’Antoine Dupont garde son engagement pour les matchs ! La France aura besoin du demi de mêlée qu’il est, du capitaine exemplaire inspirant confiance à tous.

La tentation du repli est-elle honteuse ?

Mais la réalité nationale et internationale est rude qui contraint à la lutte et à la perte des des illusions. Mais l’existence au quotidien est âpre qui incite plus au doute et à la méfiance qu’à un optimisme qu’on est trop souvent prêt à assumer jusqu’au malheur des autres. Le repli est alors protection, sauvegarde, enfermement voulu pour à la fois échapper aux menaces extérieures et essayer de servir le moins mal possible la communauté dont on a la charge.

Le JDD : une amicale contestation

Peut-être est-ce moins une confrontation entre droite et extrême droite d’un côté et de l’autre gauche et extrême gauche qu’une opposition professionnelle et éthique plus subtile. Entre ceux qui, malgré leurs travers, tentent d’informer et ceux qui ne désirent qu’enseigner ; entre les pragmatiques ayant des devoirs et les idéologues ne s’octroyant que des droits. Entre ces blocs, il y a la belle zone grise du doute, de l’incertitude, de la complexité et, je le répète, de la nuance. Je préfère à ceux qui prennent parti sans savoir, ceux qui savent sans prendre parti péremptoirement. J’aime l’horizon flou que toute intelligence doit avoir devant soi.

Notre président serait-il « too much » ?

Je pourrais continuer mon analyse par la relation d’autres épisodes graves ou futiles qui tous placent le caractère du président au centre du jeu parce que son « je » ne conçoit pas de s’effacer, même pour les causes que sincèrement il défend. Ce tempérament « too much » qui l’incite sans cesse à sortir du cadre, à rompre l’équilibre délicat entre l’exercice de la fonction et le narcissisme du rôle, qui fait de lui un des présidents les plus autoritaires et solitaires (ce qui va de pair) de la Ve République, lui est propre. S’il fallait tenter une comparaison, il n’aurait pas été absurde de songer à Nicolas Sarkozy (qui a été aussi « too much ») mais il me semble que chez lui l’excès, les débordements, se rapportaient plus au besoin d’action et à son énergie qu’à la dilection de son être.