Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

À un point du rêve : la fête est finie…

Le capitaine de l’équipe de France Antoine Dupont a délicatement mis en cause l’arbitrage et on peut d’autant plus faire fond sur sa critique qu’il a toujours été exemplaire sur le terrain et n’a jamais adopté le registre de la revendication permanente. Toujours est-il que, le 16 octobre, la fête est finie. Parce que nous étions à un point du rêve et que le destin ne nous a pas choisis. Qu’importe, l’avenir est ouvert.

Avons-nous le droit d’être encore légers ?

La malfaisance est illimitée, inventive pour le pire, elle ne s’assigne aucun frein, elle glisse forcément entre les mailles du filet qui ne peut être durablement protecteur, elle sévit à tout moment, elle n’a besoin que de son poison meurtrier et de sa cruauté inhumaine. Face à elle, nous avons une civilisation, un État de droit, dont la définition la plus sensée est de décréter que nos démocraties ne peuvent pas précisément TOUT se permettre, qu’elles sont, elles, limitées, entravées, vouées à réagir, jamais à anticiper. Le soupçon, aussi plausible qu’il soit, n’autorise rien : il faut attendre le désastre pour compter les morts et les blessés.

Jean-Luc Mélenchon : bonjour les dégâts !

Le climat installé et instillé par JL Mélenchon, les pressions qu’il exerce pour que l’activité parlementaire ne soit faite que d’opposition systématique, de refus des consensus même les plus évidents, d’une sorte de prurit révolutionnaire en chambre plus grotesque et débraillé qu’autre chose, de chahut mêlant des députés malheureusement égarés et des militants ayant oublié qu’ils étaient députés, ont eu pour conséquences, notamment, de faire percevoir par une majorité de Français le RN comme « plus compétent et plus crédible » que LFI. Combattre le RN, sur le plan politique, sans s’attacher à stigmatiser l’un des ressorts fondamentaux de son avancée – LFI sous influence mélenchonienne – est aberrant, incohérent.

Un permis (de parler) à points ?

Par provocation, en faisant référence au permis de conduire à points, j’envisage qu’on puisse édicter un permis de parler à points qui, à chaque insanité publique, ferait régresser pour aboutir à une interdiction de s’exprimer durant une période déterminée. Le monde politique et médiatique, j’en suis certain, ne serait pas privé par la mise sous silence de quelques spécialistes de la parole indécente, partiale ou insensée.

Soutenir absolument Israël…

De la même manière qu’hier, on devait éprouver une indignation absolue face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, il est moral bien plus que politique de dénoncer sans l’ombre d’une nuance les actes inhumains du Hamas. On aura le temps, plus tard, d’appréhender à nouveau l’ensemble des responsabilités dans cet interminable affrontement sans solution apparente entre Israël et les Palestiniens. Je ne doute pas que dès maintenant certains vont nous expliquer qu’Israël n’est pas innocent mais coupable de ce qui l’a frappé et tenir si bien la balance égale que les agresseurs et leurs monstruosités seront légitimés encore plus que leurs victimes.

Emmanuel Carrère a raison de prendre des risques…

Emmanuel Carrère, s’il avait pris le parti et, selon certains, eu l’élégance de prévenir les personnes de son entourage qu’il allait écrire sur elles, n’aurait plus pu le faire. Ou pire, il aurait été forcément tenté d’atténuer la roideur, la dureté du passé ravivé ou les effets implacables de sa sincérité. Une sorte de courtoisie l’aurait conduit à minimiser la réalité au profit de la bienséance. Pour être assuré d’être fidèle à lui-même, il convenait donc qu’Emmanuel Carrère, contraint d’écrire par surprise, fût prêt par avance à supporter les avanies de sa conception de la littérature, entre chien et loup, ombres et lumières, invention et réminiscence.

La volupté des combats singuliers en politique…

Ces combats singuliers réjouissent le commun des citoyens parce qu’ils incarnent la politique sur un mode très concret en la personnalisant, en la réduisant à des expériences, des affinités ou hostilités que chacun peut appréhender. D’une certaine manière, ils instillent dans une activité fondamentale pour la démocratie, une humanité, des liens de proximité, des affrontements particuliers, la rivalité d’hommes et de femmes qui sont choisis ou récusés pour ce qu’ils sont.

L’autre Goldman…

Le film est exceptionnel d’intelligence, de profondeur et aussi d’équité et d’impartialité. Le rythme, la qualité des échanges, leur intensité, les fureurs ou la froide rationalité de Pierre Goldman, son ironie cinglante, la présidence de la cour parfois dépassée, l’avocat général très mais par moments trop subtil, l’avocat partie civile pour la police, Me Garaud, l’avocat de PG, Me Georges Kiejman, aux débuts d’une carrière éblouissante, des acteurs, tous, sans exception, au sommet, font de ce film une oeuvre emblématique, au sortir de laquelle j’ai continué à considérer que la culpabilité de PG était évidente.

Le pouvoir : fascination, répulsion ?

Il y a forcément du contingent tandis que la manière dont un président construit son rapport de pouvoir avec lui-même, avec ses conseillers, ses ministres et le peuple révèle, sans équivoque, le tempérament, l’éthique, la plus ou moins grande aptitude républicaine de celui que l’élection a placé à notre tête. La différence tient probablement à la priorité que chacun de nos chefs d’Etat a assignée à son exercice du pouvoir. Pour de Gaulle, ce fut un devoir. Pour Pompidou, un métier. Pour Giscard, un esthétisme. Pour Mitterrand, un tour de force. Pour Chirac, un immobilisme. Pour Sarkozy, de l’action. Pour Macron, un narcissisme.