Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Les gardes du corps contre les assassins de la pensée…

Autour de moi, les gardes du corps se multiplient auprès de mes amis. Jour après jour, j’apprends que des menaces de mort, des intimidations crédibles ont été proférées contre tel ou tel et à chaque fois cela fait surgir chez moi le même effet de saisissement. Dans quel monde, dans quelle France vit-on ? Dans quelle régression est-on tombé au point de vouloir assassiner la pensée en tuant ceux qui l’ont exprimée ? Qui aurait pu songer il y a des années à une dérive aussi épouvantable ? Ces gardes du corps auprès de mes amis m’apparaissent comme le deuil éclatant, ostentatoire, actuel de la douceur d’aimer, de vivre.

Gérard Depardieu : contre les lâchetés ordinaires…

Le citoyen est confronté à des embardées du jour à la nuit, d’une médiatisation indécente à force de surabondance à un étouffement tardif. Rien pour le juste milieu, pour les courages tout simples d’une humanité capable de s’opposer au pire, de résister à l’indignité, de se tenir prête à dénoncer quand il faut, à louer s’il y a mérite, à se taire si l’intimité est concernée. Rien qui vienne jamais nuancer, atténuer l’hypertrophie de l’origine, de sorte que la curée finale suscite une sorte d’apitoiement, sentiment qui n’existerait pas si un Depardieu ou d’autres avaient fait l’objet, tout au long, d’une attention qui ne soit pas gangrenée par le sens unique de l’idolâtrie.

Le RN en voie de normalisation, quelle honte !

L’acceptation sans la moindre complaisance de la métamorphose largement engagée du RN aboutirait à coup sûr à une pacification au moins formelle du climat républicain et n’augurerait pas d’une victoire de Marine Le Pen au second tour de 2027 : je maintiens qu’elle sera battue pour une troisième et dernière fois sauf si la cynique dérive clientéliste de Jean-Luc Mélenchon appelant le vote des cités, le fait advenir dans le débat final.

La Première ministre n’est pas à la hauteur…

Cette propension de la Première ministre à traiter avec froideur les enjeux régaliens (principale faiblesse du couple exécutif), malgré l’intensité tragique du climat national tant à cause du terrorisme que de la criminalité ordinaire, est révélatrice de ses limites. Elisabeth Borne apparaît plus préoccupée par des répliques politiciennes que par une argumentation profonde. Plus motivée par l’esprit partisan que par le souci de l’intérêt commun dépassant les fractures conjoncturelles.

Bataille ne gagnera pas la guerre…

La liberté d’expression ne doit pas servir seulement à la formulation de ses propres convictions mais qu’elle a pour fonction et comme honneur de laisser parler ceux qui ne pensent pas comme nous. Il était important d’énoncer cette évidence qui l’est de moins en moins dans un monde qui préfère la certitude péremptoire au doute enrichissant, le monologue sûr de soi au dialogue incertain et imprévisible.

Ne jamais croire un terroriste sur parole !

L’Etat de droit classique ne les concerne pas. Ils en profitent pour mieux tuer demain. La déradicalisation est un leurre. La folie est souvent un masque. Surtout, ne jamais, jamais, les croire sur parole.

Les séries en France : je les regarde…

Cette série est extraordinaire parce qu’elle raconte des événements réels (adaptés d’un récit de Fabrice Arfi) – et bien sûr la réalité dépasse la fiction – mais avec le travail de deux scénaristes inspirés, dont Xavier Giannoli également réalisateur, qui ont su donner à ces péripéties intenses, dramatiques, passionnantes, d’argent et de sang, de rires et de larmes, une tonalité à la fois exacte et revisitée avec une limpidité et une accessibilité sans égales. Avec des acteurs autorisant une sublimation artistique des bons comme des méchants.

Viols : et si on s’intéressait plus aux hommes ?

Il ne sera pas simple, si on accepte ce point de vue qui nous invite à modifier notre logiciel, d’oublier nos habitudes à la fois humaines et procédurales pour nous consacrer d’abord à l’homme, à son pouvoir, aux contraintes qu’il a exercées, à la domination qu’il a fait peser, à son implication capitale dans le crime. Ce ne serait plus à elle d’établir, comme c’est pratiquement le cas, qu’elle n’était pas consentante mais à lui de démontrer qu’elle l’était. Ce serait un bienfaisante irruption, dans l’espace criminel, d’une présomption de sincérité et de vérité pour l’une et d’obligation pour l’autre. Le rapport de force ne serait plus le même. La Justice y gagnerait sur tous les plans.

Il faut nommer !

Pour la majorité des citoyens, le sentiment que les gouvernants et les médias cherchent à les égarer est bien pire que ce qu’ils pourraient éprouver en étant confrontés à la la réalité nue, dans toute sa crudité. Le complotisme, le racisme, l’antisémitisme surgissent davantage dans une République qui refuse de se regarder et d’exprimer le nombre et l’intensité des poisons qui la minent. La transparence, qui fait mal dans l’instant, est porteuse de sens et de bienfaisance pour l’avenir. La France a cette déplorable habitude d’être audacieuse dans la seule dénonciation d’abstractions, sans jamais aller au coeur du sujet : qui a perpétré le mal, quelle est l’identité des transgresseurs ? Le soupçon est bien plus nourri par l’incertitude que par la connaissance.