Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Voeux…

Tous nos souhaits, en espérant le meilleur pour chacun d’entre vous. Que 2024 vous comble !

Ma trinité profane…

Il serait lassant pour vous que je dise à nouveau ma sainte horreur de ces inventaires de fin d’année, de cette sélection rétrospective qui essaie de dégager les meilleurs moments de l’année passée et d’honorer les quelques personnalités qui l’ont illustrée. Un zeste sadique, j’avais formé le projet de transgresser les règles du jeu et de faire le classement de ceux (en français : hommes et femmes) dont on avait trop parlé et je ne doute pas que ma liste aurait été bien remplie. Mais je ne vais pas commencer cette nouvelle année sur un mode provocateur. Je vais me contenter, comme il convient, de choisir dans l’immense vivier géopolitique et national, ma trinité profane, les trois événements ou tendances qui m’ont paru, essentiellement sur le plan politique, donner un caractère spécifique à 2023.

Althusser à rien, vraiment ?

Depuis toujours, le récit philosophico-politique qui a été donné de l’histoire de cette strangulation s’est focalisé exclusivement sur l’auteur, occultant la victime. Alors que les circonstances de l’acte (son épouse voulant le quitter) et les événements l’ayant précédé, avec notamment la très forte tension régnant entre ces deux personnalités et la domination du mari sur l’épouse, permettent aujourd’hui de le placer sous la bannière « féminicide ». L’admiration de l’environnement de la rue d’Ulm, des proches, des amis, pour le génie philosophique et l’aura intellectuelle de Louis Althusser, a engendré l’occultation de son épouse, alors qu’il s’agissait d’un être de très grande qualité. Hélène Rytmann a été tuée dans des conditions qui font s’interroger sur la mythologie développée autour de son époux.

La bienveillance, un gros mot ?

Cette conception sombre des relations humaines, qui fait fi de toute indulgence parce que les autres, s’ils n’ont pas forcément tort dans l’instant, sont cependant coupables d’une certaine manière. Ce qui autorise les êtres qui comme moi se complaisent dans les appréciations noirâtres à ne s’estimer jamais en faute parce que d’abord elles correspondent à ce dont ils ont besoin et qu’ensuite le problème n’est plus de savoir si autrui a été innocent mais quand et comment il a été coupable. Je vais dorénavant tenter de résister à cette amère dilection d’autant plus redoutable qu’on trouve toujours aisément de quoi nourrir une hostilité de principe qui ambitionne de s’exprimer toujours.

Il est trop tard !

Je me demande si derrière ce délitement républicain, la conscience qu’on a tous d’une France qui va mal, d’un pays qui chaque matin craint de nouvelles crises, d’autres polémiques, des scandales artistiques et des indécences de toutes sortes, quelque chose de plus grave ne nous affecte pas. Comme l’intuition que notre démocratie, avec ses conflits ouverts, apparents, est gangrenée par bien plus profond qu’elle. Que c’est moins d’options partisanes dont nous manquons que d’humanité et d’éducation.

Le RN en 2023 : une insupportable invisibilité…

L’une des explications essentielles de ce climat républicain si dégradé depuis la réélection du président est la difficulté qu’éprouvent ce dernier, son gouvernement, les Républicains, la gauche et l’extrême gauche à traiter le RN, aussi critique qu’on veuille être à son encontre, comme il devrait l’être dans le champ de la politique française. Alors qu’il n’est pas interdit, feindre de faire comme s’il l’était. Alors que des millions d’électeurs lui ont apporté leurs suffrages, les prendre de haut, voire les mépriser. Qu’on continue comme cela, et chaque jour fera monter le RN qui est devenu le réceptacle des colères et des désespoirs populaires.

Résister à Anne Hidalgo !

Qu’elle organise la résistance contre la saleté, les rats, les travaux interminables dont certains demeurent inactifs, les embouteillages massifs, la laideur qui vient dégrader une capitale que ses habitants ne reconnaissent plus et que ses visiteurs continuent d’admirer parce qu’ils ne connaissaient pas le Paris d’avant AH ! Qu’elle soit à la tête de la lutte contre la délinquance et la criminalité, contre les propos et actes racistes et antisémites, qu’elle sorte de la moraline verbeuse pour s’engager dans la voie d’une efficacité pragmatique et moins soucieuse d’idéologie que de la condition au quotidien des Parisiens ! C’est beaucoup lui demander puisqu’au fond cela revient à exiger d’elle qu’elle cesse d’être elle-même !

Marine Le Pen et Edouard Philippe trop pressés ?

Avec Edouard Philippe, nous aurions probablement une personnalité maîtrisée et courtoise et qui tenterait de faire oublier les décisions que Premier ministre il avait prises et qui n’avaient pas été sans susciter de vigoureuses oppositions. Marine Le Pen se ferait un plaisir d’enfoncer le couteau dans la plaie… MLP se verra imputer à charge ses fluctuations sur l’Europe, sur l’euro, son manque de fiabilité sur le plan international, le défaut de crédibilité de certaines de ses propositions et le hiatus probable entre ses engagements et la réalité qu’elle aurait à affronter et qui les ruinerait. Comme aujourd’hui en Italie pour Giorgia Meloni qui est devenue classique et donc acceptable et acceptée alors qu’elle avait promis de renverser la table. On ne renverse pas la table. C’est à peine si on l’aménage. Le dialogue entre EP et MLP tiendrait certainement, et ce serait nouveau, à un changement de tonalité. MLP ne serait pas appréhendée comme une ennemie de la République mais comme une adversaire politique dont l’élection serait désastreuse pour la France. Cela changerait tout mais ne modifie en rien mon point de vue sur la nouvelle et dernière défaite de MLP, à laquelle le suffrage universel préférera encore le candidat de droite « centriste ».

Plus personne ne fait l’Histoire !

Faire l’Histoire revient à ne pas se contenter d’un rôle de spectateur, d’observateur, d’acteur mais d’être animé par une énergie, une volonté de transformation et de métamorphose. Il y a sans doute, dans cette pulsion créative, une sorte d’orgueil nécessaire qui vous fait vous considérer comme supérieur au réel, en position de le dominer, de le dompter. Encore faut-il que l’Histoire donne rendez-vous à ces personnalités qui n’attendaient que son appel pour montrer de quoi elles étaient capables, comme elles étaient largement au-dessus du lot commun. Même si l’époque actuelle est largement pourvue en crises et en violences internationales, elle n’est pas forcément assez désespérante pour secréter, par une sorte de miracle, les sauveteurs qui viendront l’apaiser.