Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Un Emmanuel Macron entre oubli et regret…

C’est à chaque fois la même chose. Le même processus se déroule. Entre oubli et regret. Le président oublie qu’il est président puis regrette de l’avoir oublié. Il oublie, dans l’effervescence de l’empoignade, qu’il est président puis il se rappelle qu’il l’est et tente de conjurer, par des dénégations peu crédibles, la dégradation de son image présidentielle. Il y a quelque chose de lancinant dans ce mouvement qui se reproduit sans cesse et qui nous montre un président oscillant entre ce qu’il est vraiment et ce qu’il cherche à masquer. La nature de son être et la dignité de sa fonction s’opposent et je suis persuadé que dans un monde idéal il préférerait sauvegarder la première plutôt que respecter la seconde.

Ah, si Christophe Deloire avait aimé le pluralisme…

Le droit – pour lutter contre un progressisme délétère et une vision au pire occultant un réel aux antipodes de l’idéologie à privilégier ou au mieux le présentant hémiplégique – pour une pensée intelligemment conservatrice d’avoir un ancrage, une chaîne, une hiérarchie des sujets, une mise à l’honneur de la France profonde, une consécration du socle et du terreau ayant fondé notre Histoire et, pour notre pays, le culte de l’unité contre ce qui dilue son identité chrétienne et sa civilisation. Je ne vois pas au nom de quoi seule CNews serait privée de la liberté d’affirmer ce qui, ailleurs, est intensément et idéologiquement contesté, subtilement ou par un humour prétendu tournant à la dérision ostentatoire de nos valeurs et principes.

Qui tient la porte d’entrée ?

On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ? Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ?

Emmanuel Macron est une girouette…

Comment ne pas approuver Gabriel Attal quand il énonce cette double évidence à la fois républicaine et pragmatique, que l’arc républicain est pour lui tout l’hémicycle ? En même temps vérité constitutionnelle et démocratique et affirmation empirique qui pourra lui permettre d’engager des débats et de favoriser des compromis avec des forces qui seraient peu enclines à dialoguer si par principe et absurdement on les excluait de l’arc républicain. Il est clair que le président n’a cure de cette justice républicaine ni de cette morale parlementaire. Qu’il rende plus difficile la tâche de son Premier ministre lui importe peu.

Bernard Cazeneuve : être avocat ne va plus de soi…

Cet inévitable lien, si contraignant, entre ce que le fil des jours va offrir à l’avocat et le discours qui va lui être dicté, quelles que soient les subtils variations et infléchissements suscités par son talent, est aujourd’hui la raison fondamentale du discrédit de la fonction de défense. Les vertus de liberté, de conviction et de sincérité sont aux antipodes de ce qu’exige la pratique de l’avocat. Il ne devient authentiquement lui-même que si, contre vents et marées, toutes les évidences des débats et des condamnations confirmées, il conteste encore et toujours avec cette seule prescription : mon client n’a pas commis ce qu’on lui reproche.

Robert Badinter : respect ou idolâtrie ?

RB, dont le destin fut à la fois tragique, un miracle d’intelligence et de réussite, une consécration officielle, un exemple pour la lucidité juridique et le droit international, l’énergie et l’obstination d’un militant pour une social-démocratie paisible et civilisée, en résumé superbement brillant et profondément humain. On accepte l’immensité des éloges si on ne nous prive pas des quelques piécettes de dénonciation. L’idolâtrie le statufie. Alors qu’il va bouger longtemps dans l’esprit et le coeur de ceux qui l’aiment, l’admirent ou le discutent. Dans tous les cas il sera vivant pour toujours.

Julien Denormandie serait bien partout !

En tout cas, pour qui est passionné par la psychologie des êtres, le courage intellectuel, la vigueur des idées et de leur structuration, la mesure de la forme, la modestie du ton et la nature du caractère, il est évident qu’on a l’intuition immédiate, avec Julien Denormandie, de la qualité d’un être. Précisément parce que celui-ci se dispense des éclats des Matamore et des provocations faciles. Et qu’il sait argumenter sans flatter ni mépriser. Parce que toute posture est refusée et que l’honnêteté domine, qu’aucune arrogance ne cherche à faire croire à une supériorité d’essence parce qu’il a connu le pouvoir et qu’il est très proche d’Emmanuel Macron.

Justice : Emmanuel Macron entre mépris et récupération…

Alors que j’analyse son rapport général avec l’institution judiciaire et la Justice comme un mépris à peine dissimulé et une récupération assumée, il y a tout de même dans son allocution des propos qui ne peuvent que me réjouir puisque je n’ai cessé de réclamer du service public de la justice rapidité et efficacité. Mais cette lucidité ponctuelle est gâchée par sa vision structurelle du monde judiciaire et surtout de la magistrature elle-même. Comment peut-on être un bon berger quand, par mille signes, actions, abstentions ou nominations, on manifeste qu’on n’estime pas son troupeau ?

Ce murmure juste avant la mort…

Une vie après la mort, oui, mais la dénonciation de cette mort, parfois, dans la vie de chacun. Je suis profondément convaincu par cette assertion qu’il y a de multiples morts qui sur tous les registres peuvent nous atteindre de notre vivant. Quand précisément on oublie de vivre entre l’enfouissement dans le passé et l’angoisse toute d’incertitude sur l’avenir.

François Bayrou entre hier et demain…

Comme je me doute que beaucoup s’en prendront à lui en glosant sur son âge, son incroyable bonne fortune judiciaire – y aura-t-il appel ou non ? -, son ambition jamais rassasiée, son obstination à ne pas sacrifier toute espérance présidentielle pour 2027 et, s’il redevient ministre, sur son faible bilan lors de son passage rue de Grenelle (de 1994 à 1997), comme on va insister sur les ombres du personnage, sur la plaie de sa longévité dans notre monde politique, je voudrais au contraire, avec nostalgie, rappeler la chance qu’il a été et les lumières projetées par une destinée singulière, entêtée, courageuse et tolérante à une certaine époque.