Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

La volupté de l’humilité face aux champions …

J’ai éprouvé, me rappelant mes jeunes années au collège ou ailleurs quand pour passer le temps je jouais beaucoup au ping-pong, une sensation magique en voyant Félix Lebrun, âgé de 17 ans, mener des échanges à un train d’enfer, avec une sûreté, une précision et un talent hors norme. Nous avons en commun le tennis de table mais lui a en propre cette irréductible singularité qui me fait glisser avec bonheur dans la conscience de mon infirmité… Ce n’est pas seulement cette idée banale qu’il y a, en sport comme ailleurs, le profane et les professionnels, les besogneux et les cracks mais bien davantage : la certitude que nous sommes fiers d’être ainsi dépassés, relégués par la jeunesse, par le miracle de dons nous laissant à des années-lumière, parce qu’ils sont eux et que nous ne sommes que nous ! Je raffole de cette modestie qui survient comme une grâce. Celle par exemple qui me laisse ébahi, stupéfié par Félix Lebrun quand il permet à la France d’obtenir une médaille de bronze par équipe.

Hay, ce sont aussi un peu les Jeux d’Emmanuel Macron !

Il est clair que, comme tous ses prédécesseurs confrontés à de grandes manifestations sportives organisées en France, il cherche à les exploiter à son profit. En espérant que l’enthousiasme collectif et la joie patriotique suscités par les succès des Français retombent un peu sur lui et qu’on le crédite au moins en partie de cette parenthèse magique. Ce n’est que trop naturel et il me paraîtrait injuste de lui en faire grief.

Ils étaient quatre…

Ils ne se ressemblaient pas mais s’estimaient, s’admiraient. Deux d’entre eux avaient un profond compagnonnage, les mêmes origines, presque le même parcours. Il y avait aussi le maître de l’éloquence venue de l’école aixoise, la superbe voix qui dans l’exaltation, l’indignation, l’argumentation, convainquait souvent, ne se décourageait jamais, avait pour ennemie la peine de mort et a suscité beaucoup d’imitateurs qui avaient tout de lui sauf l’essentiel qui était la parole incroyablement en mouvement. Il y avait enfin mon maître en courage et en rigueur, la froideur apparente dans une énergie en feu et une intelligence indépassable, la foudre du verbe, le respect des juges quand ils le méritaient sans, jamais, la moindre complaisance.

Mon faible pour Nelson Monfort…

Malgré les apparences, Nelson Monfort n’appartient pas, par sa culture, son intelligence, sa tenue, sa finesse et sa politesse, au monde médiatique tel qu’on se plaît à le célébrer entre hyperboles et copinages. Il y a toujours eu quelque chose, précisément à cause de ces qualités, qui a résisté chez lui à cet embrigadement, à ce grégarisme. Sa singularité a fait pièce à tous les conformismes. Jamais il n’est tombé dans l’esprit partisan en éprouvant le besoin de s’exprimer sur un mode péremptoire à propos d’un sujet politique sur lequel il ne connaissait rien. Il n’a jamais succombé à la pétitionnite aiguë. Son goût de la langue française lui a évité de la massacrer. Questionnant ses invités, épuisés après un match ou dans des circonstances plus tranquilles, il n’a jamais eu pour but de les déstabiliser, de les mettre mal à l’aise. Au contraire, avec sa pertinente urbanité, il a satisfait sa curiosité en même temps qu’il a répondu à nos attentes.

Les Jeux olympiques : et après ?

Alors que le président apparaissait comme un bourreau de travail, le jour, la nuit – une légende abondamment exploitée -, on a l’impression que nous sommes actuellement dans une mi-temps qui dure beaucoup trop : Emmanuel Macron paraît lui-même perdu à la suite de sa décision qui a bouleversé pour le pire le climat démocratique. Il nous fait attendre mais connaît-il lui-même la réponse aux questions qu’on lui pose ? Quand notre pays sera-t-il à nouveau gouverné ?

Macron fait compliqué, Attal simple !

Emmanuel Macron se débat dans des difficultés extrêmes – qu’il a lui-même causées en grande partie -, la tête lourde, toute grâce envolée, avec un discrédit à la fois politique (beaucoup de ses soutiens sont déçus) et populaire (une majorité de citoyens lui est hostile). Pendant ce temps, Gabriel Attal, au contraire, du ministère de l’Éducation nationale à Matignon, de Matignon à ses suites où son courroux l’a incité à prendre son autonomie et à substituer sa formidable activité à l’atonie d’un président incertain, se trouve partout, fait feu de tout bois, a réponse à tout, sourit à tous et fait preuve d’allégresse comme si la France allait bien ou comme si déjà elle n’attendait que lui.

Que sait Patrick Boucheron de nos peurs ?

Si on met entre parenthèses l’intermède qui se veut magique des JO, où donc pourrait résider, sur le plan national et international, une espérance suffisamment forte pour nous faire entrevoir le meilleur, une réalité assez positive pour ne pas nous faire craindre le futur, une confiance tellement assurée à nos gouvernants, à notre classe politique, aux responsables de nos démocraties qu’elle puisse nous débarrasser du moindre doute sur la conduite du monde, une naïveté tellement béate sur l’état de notre société qu’elle nous rendrait aveugle à ceux qui n’ont pour ambition que de la détruire, de la subvertir ?

Antoine Dupont : un autre génie français…

Cette alliance irréprochable entre le génie sportif d’Antoine Dupont avec ses qualités physiques hors du commun, et son esprit de solidarité altruiste – rien pour sa propre gloire ou pire, sa vanité, tout pour l’équipe – est sans doute le trait le plus remarquable de ce jeune homme. Il se met sur le terrain au service des autres en même temps qu’il se distingue par des actions d’éclat.

Magnifique… et quelques points de détail !

Je ne vois aucune raison de dénier le caractère globalement somptueux, inventif, original de ce qui a été présenté le 26 juillet et qui a enthousiasmé non seulement une majorité de Français mais les médias du monde entier. C’était un défi et la France l’a relevé. Il fallait faire plus grand, plus beau, plus fort, plus singulier que les autres cérémonies d’ouverture et le pari a été tenu. Félicitations sincères à Tony Estanguet l’organisateur et Thomas Jolly le metteur en scène, qui ont été les maîtres d’oeuvre de cette fabuleuse victoire contre tous les pessimistes qui depuis longtemps, et sans savoir, jugeaient raté un spectacle qu’ils n’avaient pas encore vu.

Pas de médaille d’or pour la vitesse politique !

Le président aura à choisir un Premier ministre qui pourra se présenter devant l’Assemblée nationale en ayant le plus de chance d’obtenir une majorité. On voit bien par quoi est tenté Emmanuel Macron : une alliance entre le groupe macroniste et la Droite républicaine, qui sur certains thèmes importants, notamment régaliens, ne sera vraisemblablement pas en contradiction avec le RN. Pour l’instant, nous n’aurons pas la médaille d’or pour la vitesse politique. Mais si le président, après la calamiteuse dissolution et des élections législatives aux résultats dévoyés, s’oriente vers des perspectives qui seront un moindre mal, la France pourra obtenir une médaille d’argent. De bronze à la rigueur.