Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

L’engagement est à Saint-Raphaël

Avoir pu parler avec Xavier Driencourt de l’Algérie, de De Gaulle avec Arnaud Teyssier, de l’immigration avec Didier Leschi et de Jean-Luc Mélenchon avec Pascal Bruckner a représenté des moments incomparables dans une ambiance quasiment amicale. On sort d’échanges et de débats d’une telle richesse avec un sentiment évident de contentement mais aussi avec la frustration d’avoir accumulé tant de questions qui devront attendre d’autres rencontres de cette sorte pour trouver leur réponse. S’engager à mon sens est une belle attitude qui n’est absolument pas contradictoire avec les nuances. Il y faut la volonté de s’affirmer, associée à une éthique du dialogue : écoute, respect, l’autre peut avoir raison ?

Philippine au coeur : un crime qui fait parler…

Quelle provocation d’entendre Emmanuel Macron demander une obligation de protection quand cela a été son accablante faiblesse lorsqu’il avait toute latitude, malgré un Gérald Darmanin qui tentait tant bien que mal de pallier ses manques ! Quelle crédibilité donner au président dans son verbe d’aujourd’hui alors qu’à plusieurs reprises il a manifesté son hostilité à l’égard de la police, prenant des positions légères et choquantes sur l’affaire Zecler ou la mort de Nahel. S’il a eu une constance dans le domaine régalien, c’est celle de l’inconstance de son soutien aux forces de l’ordre et à ceux qui donnaient le meilleur d’eux-mêmes pour la défense de notre démocratie. Il se trompe donc de cible en croyant, par sa triple injonction de « faire », mettre à mal le propos de Michel Barnier prescrivant de « davantage agir que parler ». Ou moquer l’avertissement trois fois répété de Bruno Retailleau sur « le maintien de l’ordre ».

Didier Migaud et Bruno Retailleau, un couple qui doit déjouer les mauvais augures…

Bruno Retailleau et Didier Migaud ont conscience de l’impératif qui pèse sur eux, brutalement résumé par cette interdiction : ils ne peuvent se permettre d’échouer, non seulement dans leur pratique et leurs résultats ministériels mais dans la qualité de leurs relations professionnelles et la solidarité de leurs actions. Il n’y a aucune raison, en effet, pour qu’une sensibilité de droite, courageuse, libre et constante soit désaccordée d’avec la vision responsable d’un homme étiqueté de gauche. À condition que l’Intérieur et la Justice ne soient pas vécus seulement comme des opportunités de défendre policiers ou magistrats sans que soient dénoncés les vices de chacun des systèmes dans lesquels ils exercent.

Contre Michel Barnier : le pire de la politique…

Au regard de la tonalité des propos, des comportements et des critiques de ses adversaires, MB doit-il se couvrir de cendres parce qu’il aurait contre lui et certains de ses ministres le pire de la politique ? Bien sûr que non. Dans aucun discours, dans aucune argumentation, je n’ai entendu une once de politesse républicaine, de sagesse démocratique. Pour la France, quoi qu’on pense de ce gouvernement, il faut souhaiter qu’il réussisse autant qu’on le peut dans ce monde dangereux, imprévisible et parfois illisible. Le président de la République a exprimé ce voeu en désirant qu’il soit partagé. Comme il croit pouvoir être le remède après avoir engendré le mal, je doute qu’il soit écouté. Mais est-ce trop demander à tous que de ne pas s’abandonner au pire de la politique ?

Liberté, on ne te chérit pas !

Avant même l’exigence de vérité, pourtant fondamentale, domine la prescription de ce qui est convenable et bienséant. Décrire la réalité telle qu’elle est ne saurait constituer un motif d’indulgence puisqu’il convient, quand on a compris l’époque, de sélectionner en son sein ce qui est audible et admissible au détriment de ce qui serait peut-être vrai. Non plus la liberté de tout dire mais la morale frileuse de savoir taire. Ce climat offre d’ailleurs plus d’un paradoxe. Un mélange de vulgarités et de grossièretés qui n’émeuvent personne et de pudeurs de chaisière qui hypertrophient des moments parfaitement normaux. On n’est tellement plus habitué à des affrontements vigoureux sur le fond mais courtois dans la forme que n’importe quelle vivacité est perçue comme un clash, tout parler-vrai comme une offense.

Un grand ministère de la sécurité nationale : Michel Barnier a raison…

Un grand pôle « sécurité, justice, immigration » est prévu à Matignon et, comme il se doit, les syndicats judiciaires dénoncent d’une voix unie l’absence d’un conseiller « justice » autonome. Cette protestation ne doit pas émouvoir le Premier ministre dès lors que ce regroupement correspond à une logique forte et que par ailleurs Michel Barnier, quand il était candidat à l’investiture LR lors de la primaire en 2021, avait formulé à mon sens une excellente proposition : celle d’un grand ministère de la sécurité nationale réunissant justice et intérieur.

Le triomphe de l’échec…

Le triomphe de l’échec a mille facettes. Il est la conséquence d’une sorte de lassitude face à l’effort que l’excellence implique. Comme on n’en peut plus de cette tension quotidienne et épuisante pour atteindre le meilleur, on a décrété que le pire ne doit plus être un motif de discrimination, ni susciter un risque d’exclusion. Il s’agit d’un ajustement, d’une adaptation. Comme au fond on a abandonné la partie, on a décidé que la perdre était une aubaine, une solution.

Pardon mais j’aime bien François Hollande…

Attentif aux réponses de François Hollande, sensible à la qualité de sa forme, j’ai compris que j’étais d’abord séduit par une intelligence en train de se déployer sans esbroufe. Une rationalité, une mesure, un maniement des idées et des concepts, une logique qui, s’ils ne créaient pas nécessairement une adhésion partisane – on ne devenait pas socialiste comme par magie – aboutissaient tout de même à cette conclusion que celui qui s’exprimait méritait d’être écouté et valait la peine d’être respecté. Et j’ai perçu à quel point je parvenais donc à distinguer l’intelligence nue de l’idéologie qui constituait une traduction orientée, belliqueuse – quoique urbaine dans la bouche de FH -, parcellaire de la réalité nationale, notamment élyséenne et parlementaire.

La France est-elle vraiment de droite ?

Une droite ne se trahit pas quand une gauche honorable vient au moins partiellement la tenter. Une gauche ne devrait pas refuser d’être irriguée par le meilleur de la droite : changer et réformer seulement quand il convient, conserver s’il le faut. Au fond, j’aspire à une France entière.

Avec Pierre Adrian, on pardonne tout à Cesare Pavese…

Cesare Pavese a été tenaillé toute son existence par le désir de s’effacer. Même si ceux qui l’entendaient l’évoquer pouvaient en douter, lui n’ignorait pas que cette morsure intime, un jour, trouverait son tragique accomplissement. J’écris « tragique » mais je suis persuadé que lui-même n’aurait pas qualifié telle cette issue, tant l’évolution du monde, de la société, leur défiguration par rapport au bonheur de ses origines rurales, dans cette vie paysanne chassée par l’urbanisation et l’industrialisation, dont il a eu sans cesse douloureusement la nostalgie, ses propres difficultés d’être et de pouvoir aimer charnellement, sa conscience à la fois de vouloir rejoindre les autres et de ne pas le pouvoir, ne pouvaient que le conduire inéluctablement vers ce suicide.