Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Des justices ou de leur contraire…

Rien n’est pire que ce qui a été requis dans le procès des assistants parlementaires du RN et de Marine Le Pen, avec une demande d’exécution provisoire faisant fi de l’exercice des voies de recours. S’il y a eu un message à partir de cette surprenante et extrême exigence judiciaire, il est délétère et ne renvoie qu’à une politisation aux antipodes d’une intelligence soucieuse du droit et de la démocratie. Non seulement rien n’interdisait de tenir ensemble les deux bouts de cette chaîne mais tout, au contraire, aurait dû l’imposer. En l’état, on a une justice pour l’exemple dans le pire sens du terme.

À droite, du nouveau ?

Bruno Retailleau, depuis qu’il a été nommé ministre, n’a pas commis une erreur, n’a pas tenu un propos que je n’approuverais pas, n’a pas fait un constat qui ne soit pas irréfutable, n’a pas engagé une action qui ne soit pas souhaitable. Il ne peut pas évidemment tout accomplir en si peu de temps ministériel mais il refuse de s’accommoder d’une réalité ensauvagée et désastreuse, surtout pour les classes les plus modestes et les plus fragiles, sans avoir l’acharnement de la réduire, de la combattre. Il ne se sert pas que des mots pour lutter contre les maux de notre société, l’immigration, le narcotrafic, les violences contre les policiers et l’autonomie belliqueuse et rentable, hors nation, de certaines de nos cités.

S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

Je n’entends jamais quiconque oser déclarer clairement, fièrement, qu’être magistrat est un grand, un splendide métier, une superbe fonction, un admirable service et que, si j’ai pu douter, ce n’est plus le cas depuis tant d’années : être avocat c’est bien mais être magistrat c’est bien mieux. Le premier est un auxiliaire, le second requiert ou décide. Le premier défend un client, le second a la vérité et la sauvegarde sociale comme guides. Ce n’est pas que les magistrats ne commettent pas d’erreurs, ils sont parfois indignes des valeurs au nom desquelles ils agissent et statuent. Il y a eu le Mur des cons, il y a des pratiques détestables, l’absurde exécution provisoire et la partialité de la procureure dans le procès des assistants du RN, il y a des jugements trop doux ou trop sévères, des arrêts trop trop indulgents ou trop rigoureux. Il y a un syndicat politisé de gauche, voire d’extrême gauche. Il y a un manque de moyens matériels et humains. Mais cela devrait importer peu parce qu’être magistrat est incomparablement plus riche, plus gratifiant que tous ces aléas. On a l’impression que dans les discours judiciaires, seuls comptent ces derniers.

Réactionnaire, pas conservateur !

Même si au sens large la pensée conservatrice ne m’est pas étrangère avec ses principes et ses valeurs essentiels, cela n’est jamais allé jusqu’à faire surgir en moi la conscience d’être conservateur, qui à tort ou à raison renvoie, selon moi, une image de fixité, une légitimité de l’étant, un culte de ce qui demeure, une validation de ce qui est. Comme s’il était hors de question de prendre à coeur l’intense et désordonnée rumeur du monde et de la vie, la multitude des relations humaines, des antagonismes, des fraternités, pour en tirer des conclusions contrastées. Le conservateur est lové au chaud dans l’immobile. Il y a chez lui comme une indifférence noble. Le réactionnaire, au contraire, est volonté, changement, révolte, nostalgie, espérance, dénonciation et action.

Hadrien Clouet : autopsie d’une insanité…

Comment une telle absurdité a-t-elle pu germer dans la tête d’un député dont les citoyens qui l’ont honoré par son élection attendaient sans doute autre chose que cette saillie infecte ? Je devine le genre d’argumentation qui pourrait être développé par ses soutiens et par lui-même. On est dans un combat politique et celui-ci justifie tout… Bien sûr que non. L’esprit partisan devient une honte quand il va jusqu’à de telles extrémités. On a le droit de ne pas aimer l’action de Bruno Retailleau mais le devoir d’exprimer autrement son opposition. On est sur un réseau social où insultes et grossièretés remplacent réflexion et courtoisie. Ce n’est pas une raison pour participer à ce délitement.

Un Zemmour nouveau est-il arrivé ?

Ce Zemmour partiellement nouveau n’était pas loin, par son argumentation plus apaisée, de persuader mieux qu’hier de la validité de quelques-unes de ses analyses. J’irais jusqu’à soutenir que le formidable débatteur et analyste médiatiques était revenu et qu’il avait repris sa place. Je continue à penser que l’homme politique a apporté beaucoup mais qu’il s’est aussi un peu trompé de voix, de voie. Il ne m’a pas semblé d’une parfaite bonne foi quand, pour contredire Jordan Bardella, il a déclaré qu’il n’avait pas changé du tout et que le partisan était la continuation du débatteur. J’ai perçu comme une restauration de ce dernier, indépassable, irremplaçable, et le constat doucement amer d’un quasi-échec de l’option politique.

La majorité ordinaire a fabriqué Donald Trump : demain, en France ?

J’éprouve l’impression que Donald Trump représente un nouveau monde qui serait en recherche du retour de l’ancien et en capacité de réaliser cette restauration alors que le progressisme et le wokisme seraient déjà dépassés, véritablement d’un monde balayé par les impétueuses volontés populaires, qu’on croit disqualifier en les nommant populistes.

Chapeau bas, Franz-Olivier Giesbert…

« Tragédie française », le troisième tome de l’Histoire intime de la Ve République de Franz-Olivier Giesbert, publié il y a un an, continue à être beaucoup lu parce que sa fluidité narrative, son mélange d’aperçus subjectifs et de données certifiées, sa désinvolture superficielle mais enrichie d’une profondeur se masquant par élégance, sa liberté d’analyse et son indépendance d’esprit, le constituent comme un modèle. On ne le lâche pas.

Un Debré au-dessus de zéro ?

À considérer le parcours de Jean-Louis Debré, il a été un magistrat oubliable, un ministre de l’Intérieur remplaçable et s’il a été vanté comme président de l’Assemblée nationale, on comprend aisément pourquoi : il suffit, avec une démagogie qu’on qualifie de républicaine, de complaire presque plus à l’opposition qu’à sa majorité. C’est forcément très admiré par la première et la seconde est obligée de s’aligner ! Président du Conseil constitutionnel, il a eu la chance d’être assisté – en a-t-il eu conscience ? – par un secrétaire général d’exception qui a d’une certaine manière « tué » le métier : Jean-Eric Schoettl.