Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

Roger Scruton ne plaît pas qu’à Viktor Orban…

Tous ceux qui s’intéressent au libéralisme et à la philosophie politique ont lu Roger Scruton ou du moins ont entendu parler de lui. Disparu il y a cinq ans à la suite d’un cancer fulgurant, sa pensée irrigue toutefois de plus en plus les réflexions et les orientations des pouvoirs, et pas seulement ceux qui seraient naturellement accordés avec elle. Sa grande force, me semble-t-il, est de privilégier une sorte de provocation de la mesure, d’élaborer une théorie argumentée du bon sens contre tous les progressismes qui n’ont pour ambition que de battre en brèche ce qui a duré et réussi.

La droite pourrait avoir une « dream team »…

Je suis persuadé que si les uns et les autres étaient contraints à une solidarité imposée par un travail en commun, à une hiérarchisation des fins et des moyens, à la prise en considération de chacune des facettes de la droite, toutes les arguties formulées sur l’union des droites deviendraient vaines. Union désirée par une majorité de citoyens, mais récusée tactiquement par des états-majors qui n’ont que le souci d’hypertrophier leur pré carré d’ambitions et d’exclusions.

Justice : quand les chefs n’en sont plus…

Dans leur traditionnelle audience solennelle, le premier président, Christophe Soulard, et le procureur général, Rémy Heitz, se sont seulement alarmés de « la justice en France qui va dans le mur ». Ils ont raconté une justice au bord du burn-out généralisé, et imploré le gouvernement de se doter d’un budget qui lui permette d’honorer les embauches prévues en 2025. Loin de moi l’envie de minimiser ces difficultés budgétaires mais il me semble que ce propos déprimant tenu par les deux plus hautes autorités judiciaires n’est absolument pas de nature à revigorer le moral d’une justice qui se plaît au dolorisme. Pire, il aura pour effet de détourner de cet indépassable métier toutes les jeunes énergies, intelligences et sensibilités qui pourraient être tentées de le rejoindre.

BHL : Nuit blanche, bonheur du jour…

J’avoue avoir ressenti comme une heureuse surprise ce BHL familier, presque prosaïque, sorti du ciel des idées et nous révélant, sans la moindre retenue ni volonté de se faire « bien voir », ses maux, ses faiblesses,ses limites, ses imperfections. Il échappe à ce qu’il pourrait y avoir d’artificiel dans ce type de narration, ne tombant jamais dans une sincérité faussement contrite ou un narcissisme feignant la modestie. Lui-même a dû, j’en suis sûr, éprouver comme une allégresse à ouvrir grandes les fenêtres du systématiquement sérieux, de l’implacablement grave pour s’abandonner moins à du futile qu’à une nostalgie pour une enfance, une jeunesse, des blagues, des joies collectives, des amitiés, des fraternités où le BHL d’aujourd’hui n’était même pas en germe.

Jean-Marie Le Pen : celui dont toujours il était interdit de dire du bien…

Ses extrémités choquantes ont beaucoup nui à sa crédibilité. Il s’en serait dispensé, il aurait été plus convaincant pour ce qu’il avait de prophétique… On continuera probablement, malgré sa mort, à faire comme si Marine Le Pen ne s’était pas détachée de lui et n’avait pas renié ses élucubrations historiques. Son souvenir demeurera aussi utile pour ses opposants que le repoussoir qu’il était de son vivant. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas avec de la haine et de la moraline qu’on fera baisser le RN mais avec de l’argumentation et de l’équité. En effet c’est en lui donnant équitablement ses chances qu’on démontrera ses faiblesses et son inaptitude. Je termine ce billet en songeant à cette part d’Histoire de France qui est morte avec lui.

Banaliser la pluralité judiciaire de Nicolas Sarkozy…

Devant ce procès du financement libyen, j’éprouve une double envie. D’abord celle d’une excellente administration de la Justice avec des débats faisant honneur à celle-ci. Je n’en doute pas, au regard de la réputation et de l’expérience de la présidente de ce tribunal correctionnel. Ensuite, celle de voir satisfaite mon intense curiosité à l’égard de l’argumentation des prévenus et de leurs ripostes aux accusations formulées contre eux. Quelle que soit, en définitive, leur portée dans la tête des trois juges. Quand le jugement sera rendu, j’en prendrai acte. Ni joyeux ni triste. Si NS est relaxé, j’approuverai la Justice. S’il est condamné, je lui ferai confiance.

Comment faire ?

J’ai bien conscience qu’il y a des univers encore plus difficiles à gérer que d’autres parce que leur logique est plutôt celle du silence et de la discrétion que celle de la transparence et de l’exhibitionnisme. Pourtant, en dépassant l’exemple de Jean-Noël Barrot, il n’est pas simple, quand le scandale est trop éclatant pour ne pas être dénoncé, dans ce monde feutré, ouaté, où d’une certaine manière l’hypocrisie est un outil de travail, de se révolter et d’affirmer que l’intolérable, l’indignité humaine le demeurent même quand les conventions dicteraient l’abstention… Mon tempérament capable d’excès sur ce plan m’inciterait à justifier, partout, quel que soit le secteur concerné, cette absolue et impérieuse exigence de vérité. En admettant que, si elle fait courir des risques, elle est en elle-même une telle valeur que tout devrait plier devant elle. Je suis cependant suffisamment lucide pour reconnaître qu’une telle conception poussée à la limite mettrait le monde à feu et à sang, sur ses registres géopolitique, international, national ou personnel.

Albert Camus : un manque que rien n’efface…

Si mon admiration pour Albert Camus ne cesse de s’amplifier, cela tient au fait que notre époque a plus besoin de lui que jamais. Les idéologues, les petits maîtres, les justiciers, les violents, les simplistes pullulent. Il nous manque parce qu’il n’était aucun de ces éradicateurs ni de ces inquisiteurs et qu’il aurait su si bien leur répliquer. On entend sa voix : elle dit tout !