Justice au Singulier

Blog officiel de Philippe Bilger, Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole

La France : un Far West sans shérifs ?

Rien ne serait pire, comme la routine intellectuelle nous y entraîne, que de ne pas prendre la mesure de ce qu’il y a de terriblement nouveau dans les malfaisances. D’abord un changement radical du rapport de force. On ne résiste plus au policier, c’est le policier qui dorénavant résiste au délinquant. Ce dernier a pris la main. Il n’attend plus d’être interpellé, il prend les devants. Le fonctionnaire de police est un ennemi auquel on tend des guet-apens, qu’on veut blesser, qu’on souhaite tuer. Ensuite l’amplification des violences, des dégradations et des dévastations de groupes parce que l’union fait la nuisance maximale et qu’avec notre système de preuve infirme, elle protège chacun des transgresseurs derrière le caractère indivisible du collectif. Ce qui explique le peu de personnes déférées et la plupart du temps, quand elles existent, les sanctions ridicules – sursis ou travail d’intérêt général.

L’un sort de prison, les autres n’iront pas…

Georges Ibrahim Abdallah, criminel atypique contestant, malgré les preuves matérielles et balistiques, avoir perpétré ces forfaits, tout en admettant sa responsabilité politique – c’est bien commode ! -, a pris acte du caractère inespéré de cette libération puisqu’il a remercié la mobilisation qui l’a permise, et donc l’idéologie qui l’inspirait. Georges Abdallah n’a rien regretté des horreurs terroristes commises et il sera donc libéré comme il est entré : en plein contentement de lui-même et de ses crimes.

Les politiques désespérées sont-elles les plus belles ?

Le paradoxe est que sur ce constat dramatique – la dette augmente à chaque seconde de 5000 euros ! -, l’urgence de la situation de notre pays avec le risque, si on n’y prend garde, d’une immixtion du FMI, tout le monde s’accorde, quelle que soit sa position politique. Mais on refuse d’accorder le moindre crédit à la tentative honorable, techniquement négociable (FB l’a assuré), intellectuellement et socialement maîtrisée, ni maximaliste ni insignifiante, engagée par le Premier ministre pour relever à sa manière le défi des prochaines années. Reprocher à l’ensemble de ces mesures leur caractère superficiel n’est pas pertinent si on considère que c’est précisément ce refus de l’extrême qui constitue la force de ce projet. La nature équilibrée de ce dernier – rien de trop sur aucun plan ! – est son atout principal.

Thierry Ardisson : …et lumière !

La passion de la provocation de Thierry Ardisson, son envie permanente de créer de la surprise, projetaient comme une lumière sur le réel trop souvent monotone. Là où il passait, le banal s’effaçait. Ce n’était pas, comme chez tant d’histrions d’aujourd’hui, une pulsion vulgaire pour choquer et se distinguer de la multitude mais une disposition consubstantielle à son être, une inaptitude radicale à prendre la vie comme elle vient. Il fallait qu’elle se transformât au travers du filtre Ardisson. Des hommages sont rendus à sa personnalité, à sa formidable inventivité télévisuelle, à son intelligence qui lui a permis, derrière d’apparentes indélicatesses, de procéder à des entretiens profonds où ses invités bousculés n’avaient pas d’autre choix que de sortir de leurs sentiers battus et confortables.

Emmanuel Macron : après, ce sera trop tard…

Emmanuel Macron ne peut plaider que ses échecs ne dépendent pas de lui. S’il n’a pas été médiocre en matière de politique étrangère avec l’inconvénient, pour demeurer seul en majesté sur la scène internationale, de s’être délesté d’un ministre d’envergure, ses insuffisances sur le plan régalien, malgré ses voltes tardives et à cause de choix ministériels contrastés et aberrants, ne sont imputables qu’à lui seul. Aucune session de rattrapage n’a à être prévue en 2032 et il est de mauvais goût de laisser croire à un désir de lui au-delà du terme normal. Et de faire semblant de croire que l’exercice de son pouvoir, sur dix ans, aura été tellement gratifiant pour nous tous qu’une envie irrépressible de le voir revenir plus tard nous habitera.

Napoléon : l’orgueil du « fardeau »…

Marchant à Sainte-Hélène avec son amie Mme Balcombe, alors que celle-ci ordonne avec dédain à des esclaves portant de lourdes caisses de s’écarter, Napoléon s’arrête et, la regardant, dit : « Respect au fardeau, Madame » Dans ce terme « fardeau », il y a tout. La charge, la douleur, la peine, l’offense, l’humiliation, la violence. Il y a la fatalité de la servitude, la rage de l’acceptation, l’absence de révolte, le cours inéluctable de la vie et de la misère. Mais dans le « respect » que Napoléon exige, il y a l’orgueil du fardeau, la fierté d’avoir à assumer la part difficile de l’existence, le sentiment de n’être pas inférieur mais utile, nécessaire, la conviction que tous les mépris du monde se brisent sur cette certitude qu’on n’est pas rien, qu’on compte, et d’abord pour soi, qu’il y a de la grandeur dans son apparente petitesse et que la fatigue, l’épuisement résultant de telles tâches méritent le respect.

Et si on comprenait aussi les vivants ?

Je fais un rêve. Cette décence unanime à l’égard d’Olivier Marleix et de son geste apparemment imprévisible, serait-il donc impossible qu’elle se manifestât, certes sur un autre mode, à l’égard des vivants ? En considérant déjà cette élémentaire fraternité qui devrait réunir tous les mortels dans leur conscience d’être périssables et qui pourrait dominer tous les antagonismes conjoncturels ?

Mathilde Panot : on se moque ou on s’indigne ?

Soutenir que la police ne doit pas être armée ou, comme Jean-Luc Mélenchon hier, qu’elle tue, exiger le désarmement des polices municipales, le démantèlement de la vidéosurveillance, ce n’est rien moins que permettre à la part violente et dévastatrice de notre pays, où qu’elle se trouve, souvent en bande, de continuer à commettre le pire. Ce serait – contradiction fondamentale de LFI qui s’en affirme l’incarnation exclusive – abandonner le peuple sur lequel on prétend veiller et préférer son idéologie au réel, l’arrogance de se tromper plutôt que consentir à la vérité.

Jean-Luc Mélenchon n’en ferait qu’une bouchée…

Ce n’est pas à dire que Raphaël Glucksmann n’aurait pas certains atouts face à l’épouvantail Mélenchon mais si je confirme avoir peur pour lui, c’est que je mesure à quel point ses vertus pourraient être précisément son handicap. Il n’empêche que dans un univers politique qui me permet l’objectivité de la distance, je salue, par avance, la victime de qualité que sera Raphaël Glucksmann face au bourreau Mélenchon.

Pascal Praud : nos débats réactifs…

L’union des gauches, qui revient périodiquement quand elles sont véritablement menacées dans leur identité et leur idéologie, lorsque sur le plan électoral elles sont inquiètes et prêtes alors à occulter tout ce qui les sépare, même profondément, est perçue comme une évidence alors que l’union des droites, de la droite conservatrice avec la droite extrême, est stigmatisée par principe.